‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 225 sur 270 · EMBARRAS FINANCIERS DE F ELI · texte numérisé non relu

EMBARRAS FINANCIERS DE F ELI

des facultés très ordinaires, devait devenir le paysagiste, le peintre, le véritable poète delà Chesnaie. C'était Maurice de Guérin.

On reprit la vie d'autrefois; la maison retrouva son caractère accoutumé, mélange à la fois de solitude et d'animation; « mais si les bois avaient les mêmes silences, si le ciel de l'Armorique n'était pas changé, il n'en était pas de même du cœur du maître. La blessure y était vivante, et le glaive s'y retournait chaque jour... Des images terribles passaient et repassaient sur ce front déshérité de la paix; des paroles entrecoupées et menaçantes sortaient de celte bouche qui avait exprimé l'onction de l'Evangile (1). »

Témoin quotidien de cet inquiétant spectacle, Laçordaire n'y put tenir longtemps : le 11 décembre 1832, il quittait secrètement la Chesnaie, laissant à son ancien maître une lettre mouillée de larmes.

A la tristesse de ce départ vint s'ajouter de nouveau, pour Féli, le souci d'embarras financiers qui menaçaient de s'éterniser. La ruine de sa fortune avait suivi la ruine de --es espérances sociales. Ce n'était pas tout. On en voulait encore à sa liberté, et il était toujours question de contrainte par corps. C'en était trop pour le malheureux. L'abbé Jean le comprit, et courut à Paris.

Ce qu'il fit pour épargner à son frère les dernières extrémités et assurer du moins à sa pauvreté l'indépendance et le respect nous a été rapporté par Eugène Bore, dans une lettre charmante du 17 décembre 1832.

Le fidèle disciple de Féli, resté à Paris pour ses travaux de linguistique, habitait toujours la maison de la rue de \ iiiigirard, dirigée par l'abbé Combalot. C'est là que Jean était descendu. « M. Jean part ce soir, écrivait Eugène à l'abbé Féli. Le ministre l'a reçu enfin samedi, avec une cordialité et une bonté vraiment surprenantes. Il lui a accordé tout ce qu'il lui demandait, et si je ne vous eu dis pas plus

1 /.-• testament du P. Laçordaire, publié par le comte de Montalembert, p. 6«J.

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long- sur ce point, c'est que M. votre frère vous contera toutes ses affaires et les vôtres lorsqu'il vous verra à la Ghesnaie. Voici la première fois que j'ai vécu, à proprement, parler, avec M. Jean, et je n'avais pu le connaître aussi bien que pendant ces courts instants qu'il a passés avec nous. Quel homme admirablement bon et vertueux! Comme il sait se prêtera tout, supporter tout, s'occuper de tout! Toujours une amabilité et une simplicité d'enfant! 11 a enchanté toutes les personnes qu'il a vues ici, et qui ne le connaissaient point encore. Quelle peine ne s'est-il pas donnée pour vos affaires! En deux jours, il en a fait plus que tous vos avocats et avoués en deux ans. Son voyage était vraiment providentiel, et Dieu a permis, fort heureusement pour vous, que M. Guizot fût malade. Sans cela, je ne sais quel coup vous eût frappé; votre partie adverse eût certainement obtenu la contrainte par corps, parce que personne n'eût proposé l'arrangement dont M. Jean a jeté ies premières bases (1). »

Non content d'arracher son frère aux griffes des hommes de loi, l'abbé Jean voulut lui procurer un peu d'aise, et lui prêta 2?i 000 francs. C'était la sécurité matérielle, au moins pour quelque temps. Il ne tenait qu'à Féli de reconquérir son prestige. S'il eût suivi l'exemple de Fénelon. l'admiration des catholiques l'eût immédiatement replacé à la tète du clergé de France. Hélas! il ne voulut suivre que les inspirations de son orgueil blessé.

Irrité par des provocations aussi insolentes que maladroites, il s'obslina à refuser au pape la déclaration doctrinale que réclamaient, chose curieuse ! ses anciens ennemis, les gallicans. Bien plus, il se répandit en propos amers contre ce qu'il appelait avec dédain la « hiérarchie ». Ces propos furent rapportés à Home, et l'on commença de concevoir des doutes sur la sincérité de sa soumission.

Par ces paroles imprudentes, le pape était, en quelque sorte, mis en demeure de parler une seconde fois; il le lit. Le S mai 1833, un bref adressé à Mgr d'Astros, arche-

i Cité par A. Roussel, Lamennais intime, p. 133.

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