‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 226 sur 270 · LE BREF A M'-'( D'ASTROS · texte numérisé non relu

LE BREF A M'-'( D'ASTROS

vêque de Toulouse, dénonça plus nettement les personnes etles doctrines visées par l'Encyclique. C'était le document autorisé que l'abbé Jean avait demandé à Rome, et auquel il avait promis de se soumettre sans réserve (1).

En le recevant. Le catholique se réjouit, mais le frère ne put s'empêcher de concevoir de vives alarmes. Grégoire XVI faisait allusion à la profonde douleur qu'il éprouyait « des bruits répandus dans le public », au sujet de la soumission de Féli.

Comment celui-ci accueillerait-il ces paroles-de défiance? qu'allait-il répondre au pape? surtout, comment jugerait-il l'attitude de Jean? Une adhésion bruyante de celui-ci au document venu de Rome ne le détacherait-elle pas de son frère, aussi bien que de l'Eglise?

La vision, l'affreuse vision d'une apostasie possible se présenta alors pour la première fois à l'esprit du prêtre tidèle. Il voyait la plaie d'orgueil s'envenimer dans l'âme de Féli, que des envieux, sous prétexte de zèle, semblaient prendre à tâche de pousser à bout. Il sentait ses propres démarches surveillées, ses discours épiés par son frère. Celui-ci semblait déjà craindre une séparation d'idées qu'il n'hésiterait pas à qualifier de lâche abandon, et qui pourrait le porter aux derniers excès.

Mais l'hésitation n'était pas possible. Le bref du 8 mai à peine reçu, Jean enjoignit à ses confrères d'en tenir compte dans leur enseignement. Féli l'ayant appris, crut qu'on allait abandonner toutes ses doctrines philosophiques, y compris celle du « sens commun, qui lui tenait le plus au cœur », et il s'en plaignit amèrement.

Heureusement, le « sens commun », n'était encore l'objet d'aucune censure, et l'abbé Jean, par conviction personnelle aussi bien que par complaisance pour Féli, le laissait volontiers enseigner à Saint-Méen et à Malestroit.

Comme, au fond, c'était le point important des doctrines mennaisiennes, il répondit hardiment à son frère, le 18 mai

I Le bref adressé a Mgr d'Astros n'était point un commentaire de l'Encyclique; mais il indiquait clairement que cette dernière avait eu en vue les rédacteurs de l'Avenir et leurs doctrines.

i'.'O JEAN-MARIE DE LA MENNAIS

1832 : « Aucun de nous n'a varié dans les doctrines que tu as défendues, et nous y tenons plus que jamais. Jamais dune on n'a hésité à les enseigner. Quant à ta philosophie nouvelle, tu n'as pas voulu toi-même qu'on en parlât avant qu'elle fût achevée, et, en effet, rien ne serait plus dangereux, parée qu'il est certain qu'on ne la comprendrait pas, et qu'on donnerait, sous ton nom. beaucoup de choses que tu désavouerais, si on élevait sur les points divers des discussions prématurées (1). » Cette « philosophie nouvelle » était celle que Féli exposait alors dans le livre qui devait devenir l'Esquisse d'une philosophie.

Malgré ces précautions de prudence et de délicatesse; l'écrivain restait soupçonneux. Il exigea le départ du professeur de philosophie de Saint-Méen, M. Lévèque, qui avait le malheur de ne voir dans la doctrine du << sens commun» qu'une opinion libre. On le remplaça par un ancien élève de Malestroit. M. Haran.

.Ménager Féli, c'était bien; mais il fallait ménager aussi l'opinion publique, et elle n'était pas tendre pour les La Mennais, surtout depuis le dernier bref du pape. La publication du Livre du Pèlerin polonais 2 venait de porter au comble l'exaspération du clergé de Rennes. !>>■ plus en plus, on tenait en suspicion les prêtres de la congrégation de Saint-Pierre. Les missionnaires surtout voyaient leur ministère frappé de stérilité. On s'obstinait à leur demander des rétractations auxquelles ils étaient moins obligés que personne, puisqu'ils n'avaient jamais enseigné l'erreur, du moins en chaire

Leur supérieur. M. Coëdro, ne se consolait point de cette défaveur. Saint prêtre, attaché du fond de l'âme à l'ortho-

1 Lettre inédite. — Archives des Frères.

2 Citait une traluction de l'œuvre de Mickiewicz. Cette traduction venait de paraître, sous la signature de .Montalembert. Elle était accompagnée, en guise de préface, d'un Hymne à la l'olof/ne, par Félicité de la Mennais.

FELI QUITTE LA CONGREGATION DE St-PIERRE 491

doxie, mais préoccupe, outre mesure peut-être, des intérêts de sa maison, il ne calculait point, comme l'abbé Jean, les suites possibles d'un manque d'égards vis-à-vis de Féli, et il pressait son supérieur de lui permettre un désaveu public de doctrines qu'il n'avait professées que dans l'intimité. Peu à peu ses principaux confrères et la portion influente de la congrégation en vinrent à penser comme lui.

Jean allait être obligé de choisir entre son frère et sa congrégation, peut-être entre son frère et l'Eglise. Renier celui qu'il avait ramené à Dieu et dont il avait fait un soldat de la Papauté, ou se voir soupçonner d'indocilité à l'égard de Rome, quelle situation!

Un instant, il crut toucher au terme de ses angoisses. De son propre mouvement et dans l'intérêt de la paix, Féli se sépara des religieux de Saint-Pierre : « Ayant reconnu, écrivait- il, l'impossibilité de faire aucun bien dans la congrégation, à cause des dispositions de plusieurs de ses membres à mon égard, dispositions déjà anciennes, je crois, quoi qu'il m'en coûte, devoir faire le sacrifice de me séparer d'elle. 11 est, par malheur, trop évident que j'y serais un sujet de division^ et tout royaume divisé en lui-même périra. Mon dévouement a trouvé là la même récompense qu'ailleurs. Dieu l'a voulu ainsi : qu'il en soit béni! Je porterai toujours dans mon cœur ceux qui ne m'ont pas cru indigne de travailler avec eux à faire quelque bien; je pardonne aux autres. Peut-être, pour calmer les esprits, sera-t-il à propos que l'évoque soit instruit tout de suite de ma détermination (1). »

Cette détermination pouvait, en etfet, simplifier bien des choses. Un autre passage de la môme lettre parut à l'abbé Jean plus décisif encore en faveur des bonnes intentions de Féli.

«J'ai d'abord songé, disait celui-ci, à ce que je devais à la congrégation, et je crois satisfaire à ce devoir, et prévenir, autant qu'il est en moi, tout ébranlement intérieur qui compromettrait son existence, en adressant au Souve-

(1) Lettre adressée à Jean, le 4 août 1833. — A. Blaize, Œuvres inédites, etc., p. 138.

rain Pontife une nouvelle déclaration, que j'envoie à l'évèque de Rennes, en le priant de l'adresser lui-même au pape. Tu trouveras ci -joint ces deux lettres, et, comme l'évèque devra être à Saint-Méen quand elles te parviendront, il les recevra par toi et sans retard. Tu peux lui dire que non seulement je l'autorise à faire connaître ma déclaration, mais que je désire môme qu'elle soit connue, et qu'il peut, en conséquence, en envoyer copie aux autres évèques, s'il le juge convenable (1). »

Jean crut d'abord, en lisant ces lignes, que tant de pénibles démêlés allaient prendre fin. Vaincu parla grâce, Féli allait sans doute s'humilier sous la main du Vicaire de Dieu, et reprendre, avec une énergie sanctifiée par l'épreuve, le bon combat contre les ennemis de l'Eglise. L'illusion, hélas! ne fut pas longue. Les protestations de soumission ne manquaient pas dans les déclarations de Féli; mais l'écrivain y avait glissé une phrase pleine d'amertume, qui révélait, sous l'humilité des termes, l'orgueil d'une àme déjà prête pour la révolte. « Par toutes sortes de motifs, disait-il, mais principalement parce qu'il n'appartient qu'au chef de l'Eglise de juger de ce qui peut lui être bon et utile, j'ai pris la résolution de rester à l'avenir, dans mes écrits et dans mes actes, totalement étranger aux affaires qui la touchent. »

— « Rien n'était plus anticatholique que cette phrase, a remarqué Lacordaire. Jamais, sous aucun prétexte, les enfants de l'Eglise ne doivent rester étrangers à ce qui la touche (2). »

Ainsi en jugea l'abbé Jean. Ainsi en devaient juger l'évèque et tout le clergé de Rennes.

Les récriminations devinrent plus acerbes. On fit le vide autour des missionnaires. A Saint-Méen et à Malestroit,

(1) A. Blaize, Œuvres inédites, etc. p. 138.

(2) Lettre du 6 octobre 1833.

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