PROJET DE DÉCLARATION PUBLIQUE
des cabales se formèrent; les querelles de doctrine engendrèrent le mauvais esprit; la ruine des maisons parut imminente (1).
Le moment était venu de faire des déclarations publiques au nom de la congrégation. L'abbé Jean le comprit. Une occasion unique s'offrait à lui pour manifester sans inconvénients sa pensée et celle de ses confrères. La retraite ecclésiastique allait s'ouvrir le 26 août, et les principales instructions devaient être prêchées par M. Coëdro.
Assuré de la bienveillance de l'évèque, qui ne demandait alors qu'à défendre son grand-vicaire contre d'aveugles préventions, l'abbé Jean eut la pensée d'invoquer son témoignage public en faveur des religieux de Sainl-Pierre. Mgr de Lesquen se portant garant de leur orthodoxie, l'opinion serait satisfaite, et Féli ne pourrait se froisser d'un acte qui n'émanait pas directement de son frère. Dans une curieuse lettre à M. Coëdro, l'abbé Jean exposa la façon dont il désirait conduire l'affaire. Voici cette lettre, évidemment destinée à être mise sous les yeux de l'évèque :
« Cher ami, avant de me jeter sur mon lit pour y donner quelques heures de repos à mon pauvre corps qui n'en peut plus de fatigue, il me vient dans la pensée de mettre par écrit ce que je dirais à l'ouverture de la retraite, si la Providence m'avait condamné à être évèque de Rennes.
1 Voici en quels termes Jean dépeignait à Féli la, situation, dès le 18 mai 1833 : « Il est malheureusement vrai que certains esprits s'irritenl de l'obéissance; sous le prétexte de vouloir étendre et développer plus librement leurs facultés intellectuelles, ils voudraient s'affranchir de toute espèce de gêne el de joug. Ainsi G. prétend ne devoir pas suivre le règlement de la maison où il est, et il blâme hautement, sans s'en faire scrupule, ses supérieurs et ceux qui agissent d'une manière différente de la sienne. Assurément, si un pareil esprit devenait l'esprit général, il faudrait renoncer à l'œuvre. Et remarque bien que celui qui se conduit de la sorte est un homme que je désespère d'employer jamais d'une manière utile. Je pourrais faire la même remarque sur la plupart des autres. Ils ont pour système de croire au-dessous d'eux les emplois humbles et sans éclat.
» On semble dire que je manque de zèle. On ne tient aucun compte des difficultés de tout ^enre qui s'opposent au bien que nous voulons faire et «pie j'ai à combattre journellement, sans m'en plaindre ni en parler à personne. Mais enfin, tu en jugeras par la lettre ci-jointe, que G. [Coëdro] m'écrit. Je te prie de la garder pour nie la remettre. Je te dirai ce que je compte faire en cette occasion. Pour aujourd'hui, je n'ajouterai rien à ce peu de paroles. » — Lettre inédite. — Archives des Frères.
î'.ii JEAN-MARIE DE LA MENNAIS
G'estchose curieuse, et qui vous distraira un instant; voici : « Messieurs, au moment où la retraite commence, je dois ouvrir mon cœur devant vous, et vous donner, sur un point très grave, des explications que de tristes circonstances ont rendues nécessaires. Je n'ignore pas que plusieurs d'entre vous peuvent avoir des préventions (et je ne leur en fais pas un reproche) contre celui que j'ai chargé de faire la plupart des instructions de la retraite et contre ses confrères : moi-même j'ai eu des inquiétudes à cet égard ; mais elles ont été bientôt dissipées lorsqu'ils m'ont déclaré qu'ils étaient soumis, sans distinction et sans restriction, comme vous devez l'être tous, et comme je le suis moi-même, à l'Encyclique de notre saint Père le Pape Grégoire XVI, dont les intentions ont été clairement manifestées par son bref à Mgr l'archevêque de Toulouse. Je ne souffrirai jamais que dans mon diocèse on enseigne et on professe une doctrine opposée à celle qui est déclarée la seule vraie par le successeur de saint Pierre, du haut de la chaire éternelle; donc, Messieurs, vous devez avoir une pleine confiance en tous ceux à qui j'ai dit : allez et enseignez. Ce que j'ajouterais à ce peu de
mots serait inutile M. Coëdro. montez en chaire! »
Mgr de Lesquen goûta le projet, et la retraite' s'ouvrit au milieu d'un concours de quatre cent quarante prêtres. Il avait été convenu, de plus, entre Jean et l'abbé Coëdro, que celui-ci ferait tout d'abord, en son nom et au nom de ses confrères, un acte public d'adhésion à l'Encyclique, acte aussi formel que possible, mais exempt de toute allusion blessante pour Féli. Voici les paroles que le missionnaire prononça en chaire, dès le premier jour des exercices :
« Une chose m'inspire une sorte de crainte. Ce sont les préventions qui, je ne l'ignore pas, préoccupent et inquiètent certains esprits. Je dois au bien de la retraite de les dissiper, et il y a longtemps que j'ai pris la résolution de m'expliquer en cette circonstance comme je vais le faire, en peu de mots, mais franchement, nettement et sans l'ombre d'ambiguité, afin que personne ne puisse conserver le plus léger doute sur mes véritables sentiments. J'ai reçu
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l'Encyclique de notre très saint Porc le Pape Grégoire XVI avec une pleine et entière soumission d'esprit et de cœur, comme la parole du vicaire de Noire-Seigneur Jésus-Christ. Tout ce que le Souverain Pontife condamne dans l'Encyclique, je le condamne sans restriction ni distinction, et tout ce qu'il enseigne, je le reçois comme la saine doctrine et la seule qu'il soit permis de suivre, ainsi que le déclare le bref du Souverain Pontife à Mgr l'archevêque de Toulouse, lequel fait encore mieux connaître les intentions de l'Eglise.
« Je dois ajouter que ces sentiments ne sont pas seulement les miens, mais encore ceux de notre société, et que personne n'y restera ou n'y sera reçu si ce ne sont pas aussi les siens.
« Enfin, je dirai en finissant que c'est de ma propre volonté, et sans avoir, à cet égard, reçu aucun ordre, que je fais celle déclaration pour le bien de la paix et delà charité, et, afin de faire connaître toute ma pensée, je conclus qu'il y aurait erreur coupable d'enseigner quoi que ce soit qui fût en contradiction avec l'Encyclique, comme il y aurai l péché à agir contre la volonté que le Souverain Pontife manifeste sur la conduite à tenir (1). »
Cette déclaration, dont les termes avaient été concertés avec l'abbé Jean, satisfit entièrement l'évèque. Elle était assez explicite pour satisfaire tout le clergé; mais on n'arrête pas d'un seul coup des passions déchaînées.
Le second jour de la retraite, Mgr de Lesquen parla à son tour dans le sens indiqué par M. de la Mennais. L'auditoire parut convaincu, et l'évèque crut tout assoupi. La veille de la clôture, comptant sur l'effet produit par la déclaration de M. Coëdro et par la sienne, le prélat se félicitait de l'union de ses prêtres et recommandait d'oublier le passé, lorsqu'un incident inattendu vint de nouveau surexciter les esprits.
Un prêtre à cheveux blancs se leva au milieu de l'assistance. C'était M. de la Guérétrie, curé de Vitré.
« Monseigneur, dit -il, nous avons une grâce à vous
(1) Ropartz, op. cil. p. 34G.
demander. Si ce bon M. Coëdro, qui nous a prêché avec tant de distinction, voulait déclarer bonnement qu'il s'est trompé, cela nous ferait grand plaisir. »
L'évêque fut déconcerté. Il répondit néanmoins : « Personne n'a le droit d'exiger ce que le Souverain Pontife n'exige pas. »
— Monseigneur, répliqua M. delà Guérélrie. il ne s'agit pas d'exiger; mais si M. Coëdro voulait dire, comme le saint roi David : Peccavi, nous partirions tous bien contents.
— Je veux bien l'y engager, dit le prélat, maisje ne puis pas l'y contraindre. »
Pendant ce dialogue, les physionomies étaient animées, et on lisait sur presque tous les visages l'adhésion la plus entière aux paroles du curé de Vitré. Des prêtres quittèrent leurs places pour venir lui serrer les mains; d'autres les lui baisèrent.
Il fallait céder au vœu presque unanime. L'évêque le crut, du moins. Il prit à part M. Coëdro, qui n'avait point assisté a cette scène, et le conjura au nom de l'amitié, pour la paix et le bien du diocèse, de dire le mot qu'on exigeait. Le missionnaire reprocha ouvertement à Mgr de Lesquen de l'avoir ainsi laissé flétrir; mais, devant la douleur de l'évêque, il promit de se sacrifier.
Le soir venu, il lit précéder son sermon des paroles suivantes : « On m'a fait connaître le désir exprimé ce matin par un vénérable ecclésiastique de cette assistance. Cela prouve qu'on n'a pas saisi toute la portée des expressions dont je m'étais servi le premier jour de la retraite. Je reconnais qu'il y a eu dans Y Avenir, puisqu'il faut le nommer, des choses qui ont fait de la peine à beaucoup de monde, et, notamment au Souverain Pontife. Puisque cela vous fait plaisir. Messieurs, pour le bien de la paix, je ne refuserai pas de le déclarer : en les adoptant, je m'étais trompé (1). »
1 Récil envoyé, le 10 décembre 1833, par le tt. P. Louis, supérieur général 'les Eudistes, à M. Carrière, directeur au séminaire Saint-Sulpiee. Le P. Louis avail assiste à tous les exercices de la retraite. — Archives du séminaire de Saint-Sulpice.
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l*n petit nombre de mennaisiens fidèles applaudirent à celle franche déclaration ; mais presque tout le parti qui intriguait contre la congrégation triompha de l'humiliation infligée au missionnaire. Le résultat désiré par l'évêque et par le curé de Vitré lui-même était manqué. Quant à l'abbé Jean de la Mennais, il comprit que cette manifestation allait ('branler son ascendant sur Féli, et s'abandonna aux plus tristes pressentiments.
Ils n'étaient que trop fondés. Ce n'étaient plus maintenant des écrits apologétiques qui partaient delaChesnaie, c'étaient des injures à l'égard de Rome, presque des blasphèmes. Privé des consolations de la sainte messe, qu'il ne disait presque plus, enveloppé d'une tristesse farouche qui effrayait ses meilleurs amis, le pauvre prêtre descendait chaque jour dans la nuit de l'incroyance. La descente était insensible, mais continue, comme celle de ces villages qui glissent peu à peu du rocher avec leur fond de terni in tout entier, et se réveillent un matin dans la plaine.
Une secousse vint néanmoins l'avertir du chemin parcouru. Le pape avait répondu à sa lettre par un bref adressé à Mgr de Lesquen(l), dans lequel il demandait que l'écrivain s'engageât à suivre uniquement et absolument la doctrine de l'Encyclique et à ne rien écrire on approuver qui n'y fût conforme. En transmettant ce bref à Féli, l'évêque de Rennes exprimait « l'espoir d'une docilité filiale, qui consolerait le cœur du pape, et l'assurerait l'Eglise justement alarmée. »
Il n'obtint qu'une réponse évasive. Alors le prélat, qu'on soupçonnait jusqu'alors de faiblesse pour les deux La Mennais, crul le moment venu de jeter à la mer le, plus compromettant. Dans l'empressement de son zèle, il déclara qu'il le regardait comme ayant renoncé de luimême ;i tous les pouvoirs qu'il tenait de lui ou de ses vicaires généraux.
i Le ô octobre is:;:;.
L'abbé Féli était interdit! Une pouvait plus, ni confesser ses jeunes disciples, ni les communier de sa main, ni surtout gravir les degrés de cet autel où il avait trouvé si longtemps pour lui-même lumière et consolation!
Les habitants de la Chesnaie furent consternés. L'un après l'autre, ils quittèrent la vieille maison, non comme un lieu maudit que Ton fuit sans regardée en arrière, mais comme un paradis dont les portes se referment, et d'où Ton s'éloigne en pleurant. Malgré ses exigences et ses rudesses, malgré ses erreurs aussi, qu'il fallait enfin reconnaître, le maître qui demeurait là leur avait fait tant de bien!
Quelques-uns rentrèrent dans le monde. D'autres, ceux qui avaient fait les premiers vœux dans la congrégation et qui sentaient encore quelque attrait vers le sacerdoce, allèrent se renfermer à Saint-Méen où à Ploërmel (1).
Un silence de mort descendit sur cette demeure, où si longtemps la vie catholique avait fleuri. On pensa que, cette fois, le condamné allait se soumettre sans restriction, ou du moins se taire à jamais. On se crut débarrassé de lui, et l'évêque de Hennés, qui ne délestait rien tant que le bruit et les alla ires, put enfin respirer à l'aise.
La congrégation de Saint-Pierre cessa de se voir battue
(1) De ce nombre fut Maurice de Guérin. Il quitta la Chesnaie le 7 septembre 1833, et. après un séjour de trois semaines à Saint-Méen, vint a PloërmeJ passer quelques semaines, en attendant qu'on lui confiât, au petit séminaire mennaisien un cours d'histoire de la littérature. Sa vocation était déjà ébranlée. Voici l'étrange lettre qu'il écrivait, de Ploërmel, le 2 octobre, a son ami François du Breil de Marzan : « M. Jean a succédé à M. Féli; mais vous comprendrez bien que ce n'est pas la même chose, et que rien ne peut remplacer un génie aussi large et qui comprend si bien la vertu de la liberté. Aussi, depuis qu'il n'est plus notre chef, le rétrécissement commence-t-il à se faire sentir, et je crains bien que la congrégation ne rentre dans l'ordre banal de toutes les congrégations du monde. Ce sera une réunion d'hommes pieux, et voilà tout... M. Jean est bien \n\ homme de liberté comme son frère, mais sa position ne lui permet pas les mêmes hardiesses. L'esclavage ne nous viendra pas de là. mais de plus haut. On lui force la main pour nous serrer, et vous comprenez bien que si la congrégation, dans son enfance, ne suce pas le lait de la liberté, autant valait ne pas la mettre au inonde. » — Journal et Lettres, p. -217.
Ceux qui savent ce qu'est et ce que doit être dans l'Eglise une congrégation trouveront sans doute les dispositions de ce novice peu ecclésiastiques, et s'expliqueront facilement qu'il n'ait pas persévéré.
Maurice ne se déplaisait pas à Ploërmel. » Je suis, disait-il, dans une
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en brèche; on la crut sauvée, dès là qu'elle était soustraite à r action du novateur. Elle pouvait l'être encore, en effet, et l'abbé Jean, malgré ses tristesses, se reprit connue les antres à espérer.
Le scandale de la retraite ecclésiastique de Rennes rendait nécessaire de sa part une déclaration officielle et personnelle d'adhésion à l'Encyclique. Pendant la retraite des missionnaires prèchée à Saint-Méen par l'abbé Rohrbaeher, il remit à l'évêquë, au nom du prédicateur et en son propre nom. l'écrit suivant : « Nous regardons comme un devoir d'épancher notre cœur dans le votre, et de vous assurer que nous adhérons pleinement à la lettre encyclique du Souverain Pontife. Nous croyons ce qu'elle enseigne, nous condamnons ce qu'elle condamne, nous blâmons ce qu'elle blâme, sans restriction aucune, et, avec la grâce de Dieu, nous ne nous écarterons jamais de l'enseignement du Sainl-Siège, auquel nous tenons par le fond de nos entrailles. »
L'effet deces paroles fut immédiat. Des élections eurent lieu à la fin de la retraite, [jour donner un successeur à Féli. Sans hésitation, la congrégation entière confia de nouveau le gouvernement à l'abbé Jean.
.Mgr de Lesquen était radieux. Sûr de l'avenir, cette fois, — il le croyait du moins — il adressa à son clergé, le i novembre, une circulaire annonçant la pacification si vivement désirée. Après avoir cité le texte des diverses déclarations à lui adressées par les religieux de Saint- Pierre, il s'efforçait de détruire, à leur sujet, les dernières
petite chambre assez gaie, ouverte sur un horizon qui réjouirait ma vue si j'avais en ce moment assez de liberté et de cette douce nonchalance d'âme qui vous laisse, une heure durant, en contempla'tion devanl un horizon. »
Pour charmer ses loisirs, il faisait des vers. Il a décrit en strophes mélancoliques les campagnes un peu monotones îles environs de Ploërmel. Ses deux pièces intitulées : A nies deux amis, ele et Promenades it travers />/ lande, composées sous le toit des Frères, comptent parmi ses meilleures.
C'est, selon toute apparence, l'abbé Jean qui se prononça pour la négative dans l'affaire de sa vocation. 11 quitta immédiatement Ploërmel, par délicatesse, et se rendit au Val de l'Arguenon, chez son ami Hippolyte de la Morvonnais. Après un long cl doux séjour dans cette maison, il dut se rendre à Paris, où son talent d'écrivain ne réussit pas tout d'abord a lui assurer le pain quotidien. On sait le reste.
L'abbé Féli était interdit! Il ne pouvait plus, ni confesser ses jeunes disciples, ni les communier de sa main, ni surtout gravir 1<>s degrés de cet autel où il avait trouvé si longtemps pour lui-même lumière et consolation!
Les habitants de la Ghesnaie furent consternés. L'un après l'autre, ils quittèrent la vieille maison, non comme un lieu maudit que Ton fuit sans regarder en arrière, mais comme un paradis dont les portes se referment, et d'où l'on s'éloigne en pleurant. Malgré ses exigences et ses rudesses, malgré ses erreurs aussi, qu'il fallait enfin reconnaître, le maître qui demeurait là leur avait fait tant de bien!
Quelques-uns rentrèrent dans le monde. D'autres, ceux qui avaient fait les premiers vœux dans la congrégation et qui sentaient encore quelque attrait vers le sacerdoce, allèrent se renfermer à Saint-Méen où à Ploërmel (1).
Un silence de mort descendit sur celle demeure, où si longtemps la vie catholique avait lleuri. On pensa que, celle l'ois, le condamné allait se soumettre sans restriction, ou du moins se taire à jamais. On se crut débarrassé de lui, et l'évèque de Rennes, qui ne détestait rien tant que le bruit et les alla ires, put enfin respirer à l'aise.
La congrégation de Saint-Pierre cessa de se voir "battue
(1) De ce nombre fut .Maurice de Guérin. 11 quitta la Chesnaie le 7 septembre 1833, et. après un séjour de trois semaines à Saint-Méen, vint a Ploërmel passer quelques semaines, en attendant qu'on lui confiât, au petit séminaire mennaisien un cours d'histoire de la littérature. Sa vocation était déjà ébranlée. Voici l'étrange lettre qu'il écrivait, de Ploërmel, le 2 octobre, à son ami François du Breil de Marzan : « M. Jean a succède à M. Féli; mais vous comprendrez bien que ce n'est pas la même chose, et que rien ne peut remplacer un ^lénie aussi large et qui comprend si bien la vertu de la liberté. Aussi, depuis qu'il n'est plus notre chef, le rétrécissement cominence-t-il à se l'aire sentir, et je crains bien que la congrégation ne rentre dans l'ordre banal de toutes les congrégations du monde. Ce sera une réunion d'hommes pieux, et voilà tout... M. Jean est bien un homme de liberté comme son frère, mais sa position ne lui permet pas les mêmes hardiesses. L'esclavage ne nous viendra pas de là. mais de plus haut. On lui force la main pour nous serrer, rt vous comprenez bien (pie si la congrégation, dans son enfance, ne suce pas le lait de la liberté, autant valait ne pas la mettre au monde. » — Journal ri Lettres, [). 217.
Ceux qui savent ce qu'est et ce (pie doit être dans l'Eglise une congrégation trouveront sans doute les dispositions de ce novice peu ecclésiastiques, el s'expliqueront facilement qu'il n'ait pas persévéré.
Maurice ne si' déplaisait pas à Ploërmel. » Je sids, disait-il, dans une
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en brèche: on la crut sauvée, dos là qu'elle était soustraite à Faction du novateur. Elle pouvait l'être encore, en effet, et l'abbé Jean, malgré ses tristesses, se reprit comme les autres à espérer.
Le scandale de la retraite ecclésiastique de Rennes rendait nécessaire de sa part une déclaration officielle et personnelle d'adhésion à l'Encyclique. Pendant la reirai te des missionnaires prèchée à Saint-Méen par l'abbé Rohrbaeher, il remit à l'évêquë, au nom du prédicateur et en son propre nom. l'écrit suivant : « Nous regardons comme un devoir d'épancher notre cœur dans le voire, et de vous assurer que nous adhérons pleinement à la lettre encyclique du Souverain Pontife. Nous croyons ce qu'elle enseigne, nous condamnons ce qu'elle condamne, nous blâmons ce qu'elle blâme, sans restriction aucune, et, avec la grâce de Dieu, nous ne nous écarterons jamais de l'enseignement du Saint-Siège, auquel nous tenons par le fond de nos entrailles. »
L'etfet deçes paroles fut immédiat. Des élections eurent lieu à la fin de la retraite, pour donner un successeur à Féli. Sans hésitation, la congrégation entière confia de nouveau le gouvernement à l'abbé Jean.
Mgr de Lesquen était radieux. Sûr de l'avenir, celte fois, — il le croyait du moins — il adressa à son clergé, le i novembre, une circulaire annonçant la pacification si vivement désirée. Après avoir cité le texte des diverses déclarations à lui adressées par les religieux de Saint- Pierre, il s'efforçait de détruire, à leur sujet, les dernières
petite chambre assez gaie, ouverte sur un horizon qui réjouirait nia vue si j'avais en ce moment assez de liberté et île cette douée nonchalance d'ârne qui vous laisse, une heure durant, en contemplation devant un horizon. »
Pour charmer ses loisirs, il faisait des vers. 11 a décrit en strophes mélancoliques les campagnes un peu un un il nues des environs de Ploërmel. Ses deux pièces intitulées : .1 mes deux amis, etc et Promenades à travers la lande, composées sous le toit ^\e^ Frères, comptent parmi ses meilleures.
C'est, selon toute apparence, l'abbé Jean qui se prononça pour la négative dans l'affaire de sa vocation. Il quitta immédiatement Ploërmel, par délicatesse, et se rendit au Val de l'Arguenon, chez son ami Ilippolyte de la Morvonnais. Après un long et doux séjour dans cette maison, il dut se rendre à Paris, où son talent d'écrivain ne réussit pas tout d'abord à lui assurer le pain quotidien. On sait le reste.
qu'il lui avait retirés. Hélas! c'était l'éclair fugitif d'une foi proie à s'éteindre. Peut-être même celte démarche n'était-elle qu'une feinte, par laquelle Féli espérait échapper aux obsessions de son frère et de quelques autres amis. En tout cas, ses conversations particulières démentaient les sentiments qu'il venait d'afficher en public.
Les dernières semaines de décembre 1883 elles premiers mois de l'année suivante s'écoulèrent sans détruire les espérances de Jean. Malgré l'opposition de doctrines qui se faisait chaque jour plus radicale, il n'avait pas perdu la confiance de son frère.
Bientôt il sut que celui-ci avait composé, au bruit des vents qui secouaient les arbres de la Chesnaie, un écrit où il avait comme déchargé le trop-plein d'irritation et de mansuétude, d'amour et de haine, de tristesse et d'espérance qui débordait de son cœur meurtri. Féli consentit à lui en lire des fragments. Ce que l'abbé Jean entendit tout d'abord, c'étaient des pages qui semblaient tombées du ciel: des pages tantôt mélancoliques et tendres, tantôt élincelantes d'éloquence et de poésie. Ravi de tant de génie dans un état d'âme si douloureux, il ne marchanda pas à l'auteur son admiration.
Mais il apprit bientôt que ces pages n'étaient pas les seules. A côté des hymnes, il y avait des blasphèmes; des imprécations d'une violence inouïe étaient lancées tour à tour contre la royauté et contre la hiérarchie catholique; le tout formait \\n étrange assemblage d'anath'èmes et de prières, de visions célestes et de scènes infernales, dont la lecture ('tonnait, troublait, et finissait par enivrer.
Ce manuscrit n'était pas destiné tout d'abord à l'impression. L'auteur y ajoutait chaque jour quelques pages, pour soulager sa conscience, comme il disait; mais l'abbé Jean espérait toujours qu'il ne jetterait pas dans le public cette bombe incendiaire.
Un joui-, au retour d'un voyage à Paris. Féli arriva à Ploërmel, et demanda à voir son frère. Il lui apprit qu'après une discussion avec Mgr de Quélen, il avait