LES «PAROLES D'UN CHOYANT
remis à Sainte-Beuve le manuscrit des Paroles d'un croyant, avec mission de le faire imprimer. Jean se jeta au cou de son frère : « Je t'en supplie, s'écria-t-il, ne public pas cela! »
Féli cherchait des faux-fuyants. 11 alléguait l'approbation de l'abbé Gerbet et celle de Montalembert (1). Vaincu enfin par les larmes du prêtre dont l'absolution l'avait autrefois l'amené à Dieu, il se troubla et demanda à son frère de le confesser.
Jean était sur le point de partir pour visiter ses maisons de Frères. On l'attendait près du perron.
;< Je n'ai malheureusement pas le temps, réponditil; lu le vois, la voiture est attelée; il faut que je parte pour la visite des Frères; confesse-toi à l'un de ces messieurs. A bientôt (2)! »
Le souvenir de cette scène le poursuivit pendant son voyage; il regrettait de n'avoir pas tout quitté pour confesser Féli. Il se dit que peut-être il était temps encore, cl, le lendemain, sa voiture franchissait la grille de la Chesnaie. Il se jeta aux pieds de son frère, et le conjura de nouveau de renoncer à la publication de ce malheureux livre. Féli résista longtemps; enfin, de guerre lasse, il abandonna à Jean le sort du manuscrit. Celui-ci courut à Dinan, avec une lettre prescrivant à l'imprimeur parisien d'arrêter son travail. Il la déposa précipitamment à la poste, et attendit, anxieux. Le lendemain, on lui remit un journal où s'étalait en grosses lettres l'annonce des Paroles d'un croyant, qui venaient de paraître (3). Il était venu trop tard. Quelques jours après, le livre était lu dans les ateliers, dans les salons, dans les cafés, dans les chaumières et jusque sur les places publiques. On se l'arrachait et on le dévorait. C'était fini.
1 Gerbet et Montalembert ne connaissaient alors, comme l'abbé Jean, i [ne des fragments du livre, ou bien ils n'en avaient entendu qu'une lecture rapiae.
2 Récit <le Mgr Maupied, qui tenait ces détails de M. Jean de la Mennais lui-même.
:> Récil de l'abbé Rohrbacher, Histoi-e Universelle de l'Eglise catholique, t. XIII, p. G17, édition Fèvre, Vives, 1S17.
Ceci se passait dan- les derniers jour? d'avril 1834. Le ï mai, M. Jean de la ftfennais écrivit à l'abbé Qoëdro : « Prier el pleurer, voilà toul ce qui me reste à faire maintenant. Ce que je souffre n'est que le commencement de ce que j'aurai à souffrir : ïnitium dolorum hoc. Je dois préparer mon àmc à des douleurs « vastes comme la mer ». Je ne le sais que trop. Dieu soil béni (1)! »
Savait-il, en effet, tout ce qu'allait lui causer de tortures morales la publication de ce mince volume? Il est permis d'en douter : il y a de cruels malentendus que les âmes droites ne prévoient pas.
Bientôt le livre lit scandale dans le diocèse de Rennes. L'abbé Jean songea tout d'abord à dégager sa responsabilité vis-à-vis de lévèque.
ci Mon très cher Seigneur, lui écrivit-il. vous savez déjà combien a été vive la peine que j'ai ressentie en apprenant par les journaux la publication d'un ouvrage qui, depuis quelques jours, agite si tristement et si profondément les esprits. Hélas! pourquoi faut-il qu'une tempête nouvelle succède à d'autres tempêtes, heureusement apaisées? Je m en effraie plus que je ne puis le dire. J'en suis inconsolable, et j'ai besoin de recevoir de vous quelques bonnes paroles qui soulagenl mon pauvre cœur bris»'. An reste, je ne connais ce livre que par le compte qu'en rendent certaines feuilles publiques (2). Je ne veux point le lire, et j'ai défendu de le lire dans dos maisons; mais.
1 Ropartz, p. 352,
- Féli a écrit Ange Blaize, Œuvres inédites, t. II. j>. 1 iii que cel ouvrage n'avait été blâmé ni par l'abbé Jean, ni par l'abbé Gerbet. lien avaient entendu lire des Fragments et ils les avaient admirés, c'est vrai; mais un doit croire l'abbé Jean lorsque, dans une circonstance aus<i grave, il affirme n'avoir pas lu le livre dans son ensemble. Il es1 certain, d'ailleurs, qu'il en avait In d'autres fragments que ceux auxquels faisait allusion Féli, e1 que, dés le mois de juillet is:i:!. il en avail désapprouvé la publication. Nous avons, sur ce point, un témoignage - de Montalembert, dans uni' île se- lettres à Féli, datée de Munich, le s avril 1834. Cf. I;. I'. Lecanuet, Montalembert, t. II. p. 423.