VIE DOMESTIQUE
Une nuit d'hiver, trompé par un efFcl de lune et se croyant en retard, il se hâtait vers l'habitation secrète du chanoine, lorsqu'un formidable « Qui vive! » le lit tressaillir. C'était la patrouille. L'enfant ne perd point son sang-froid.
« Ami! répond-il. — Mais quelle heure est-il donc?
— Une heure!
— .Merci, citoyens! »
La patrouille s'éloigne, et Jean-Marie, instruit de son erreur, retourne à la maison.
I><- pareilles alertes ne faisaient que tremper le courage de l'enfant qui s'était donné à l'Eglise pour la servir dans -es malheurs et dans ses luîtes. 11 n'en «'tait pas de même, hélas! delà sainte femme qui avait remplacé auprès de lui sa mère. Témoin des scènes d'horreur que nous avons décrites, tremblant à chaque instant pour la vie de son mari, de son beau-frère et de ses neveux, Mme des Saudrais ne put supporter les angoisses de cette terrible époque. Elle mourut en 171>i. « Mon oncle Jean, dit M. Blaize, assista sa tante à ses derniers moments. Fondant en larmes, il l'exhortait à une sainte mort (1). »
Ce fut pour lui une perle vivement sentie. Non seulement il avait retrouvé en Mrae des Saudrais un cœur de mère, mais le ferme bon sens et la piété éclairée de cette vraie chrétienne lui avaient été bien souvent une lumière parmi les troubles de ces années sanglantes.
Heureusement, l'âge venait, apportant avec lui le complément d'expérience que n'avait pu lui donner encore la dure leçon des choses.
Lorsque s'acheva la Terreur, Jean-Marie de la Mennais, mûri par l'épreuve, avait pris possession de lui-même, et ses paroles, aussi bien que sa conduite, étaient empreintes d'une précoce sagesse.
I Œuvres inédites, etc. Introduction, p. 11.
Bientôt il eut à se prononcer sur un cas de conscience. On sait qu'après la chute des terroristes, on organisa dans beaucoup de villes des fêtes publiques. C'était danser sur des cadavres; mais on avait tellement souffert de la compression imposée aux sentiments les plus légitimes, qu'on éprouvait partout le besoin d'une détente. A peine délivrée de Le Carpcntier, la cité malouine songea à se divertir.
Un voisin des La Mennais organisa un jour une modeste soirée qui devait réunir quelques jeunes tilles. L'armateur promit la sienne. Marie-Joseph n'était encore qu'une enfant : elle avait à peine onze ans. Flattée d'abord de l'invitation, elle ne tarda pas à s'inquiéter de l'acte qu'elle allait l'aire. Pouvait-elle assister à un bal? à un bal républicain? Tante Félicité n'était plus là pour guider sa conscience; mais Jean-Marie restait, formé par elle.
Sans faire un crime à. sa sœur de la réunion projetée, il ne lui cacha pas qu'à son avis, elle eût mieux fait de refuser.
Là-dessus, la fillette va trouver son père. Elle lui déclare qu'elle a réfléchi, qu'elle ne peut pas, qu'elle ne doit pas aller au bal.
.M. de la Mennais était vif. Surpris et contrarié de celte volte-face, il avise Jean-Marie. « (Test encore monsieur le docteur qui a décidé cela! » et d'un revers de sa rude main, il l'ail expier à L'innocent casuiste sa trop sévère décision.
La pauvre sœur consternée étouffa un sanglot; mais lui. le docteur, fort de sa conscience, ne versa pas une larme, ne proféra pas une plainte, et l'impression de cette impassibilité i'ul telle sur Marie, qu'après un demi-siècle, (die en parlait encore avec admiration (1).
I Cette anecdote a été rapportée, de même que les deux précédentes, p. -H- un des biographes de Jean de la Mennais, .M. de Mirecourt. Il 1rs avait empruntées aux notes de V.. labbé Hoùet. Celui-ci les tenait luimôme d'un des membres de la famille de la .Mennais. 11 ava.il hésité quelque temps à les communiquer au biographe, par scrupule de délicate se. ci .!e craignais, en vous les livrant, disait-il, de blesser la famille e'I surtout la personne de qui je les tiens. Cependant, à la réflexion, il me semble qu'un grand-papa du temps de la Révolution peut bien être traité comme un antique, et que j'ai plutôt adouci qu'exagéré sa rudessi .