L'ENCYCLIQUE «SINGULARI NOS
L'abbé Jean était navré, mais il ne s'attarda pas à gémir sur ses propres souffrances. Ressaisi]' à tout prix l'âme qui lui échappait; en tout cas, ne pas rompre le dernier iil qui l'attachait encore à elle, afin de la rendre une seconde fois, s'il était possible, à Dieu et à l'Eglise, telle fut désormais son idée fixe.
Féli se flattait que Rome ne parlerait point. Ses amis d'Italie le lui avaient assuré, et il le répétait à tout venant. Or, le 15 juillet 183 i, arrivait de Rome en Rretagne l'Encyclique Singularinos. Les Paroles d'an croyant, ce livre « peu considérable par le volume, mais immense par la perversité », disait Grégoire XVI, était condamné dans les ternies les plus formels et les plus sévères. De plus, le pape, estimant sans doute que le temps des ménagements était passé, réprouvait comme «fallacieux» le système de philosophie bruyamment soutenu par l'école mennaisienne.
A la Chesnaie, le premier sentiment fut celui de la stupeur. Craignant de voir son frère accablé sous le coup, l'abbé Jean lui écrivit aussitôt ces lignes compatissantes : « Je descends du saint autel. Je viens (l'offrir à Dieu le sacrifice du corps et du sang de son Fils, pour lui demander la résignation, le calme, et l'humble courage dont nous avons besoin l'un et l'autre, dans un moment où notre àme est broyée par d'inexprimables peines. 0 mon pauvre Féli! crois que je t'aime bien(l)! »
C'était un appel désespéré. Il ne resta pas, cette fois, sans effet. Quand son amour-propre n'était pas en jeu, le malheureux prêtre était toujours sensible aux bons procédés, aux marques de sympathie : il devait l'être jusqu'à la fin.
Faiblesse peut-être, il est plus à. plaindre qu'à blâmer. Vous connaissez assez sa position, avec ses cent cinquante établissements, qu'il faut défendre perpétuellement contre des attaques de droite et de gauche. <> Forgues, Œuvres posthumes, etc. t. II. p. 371. (1) Ropartz, op. cit., p. 327.
r>08 JEAN-MARIE DE LA MENNAIS
Jean reprit le chemin de la Chesnaie, el il y fut bien accueilli (1). Féli, qui, au dehors, fulminait avec rage contre la lettre du pape, consentit à la discuter avec son frère. Il avait cru, de bonne foi, ce semble, que les Paroles d'un croyant n'étaient pas répréheusiblcs au point de vue de l'orthodoxie, et il demandait à Jean des explications. Celui-ci usa de tous les moyens; il fit appel à toute sa science théologique, à toute son habileté, à toute sa délicatesse, pour faire accepter à l'apologiste dévoyé la sentence qui le frappait (2).
Il obtint de bonnes paroles, peut-être même des promesses de retour. Les biographes de Féli ont écrit que
1 L'abbé Jean écrivait alors à. Mlle Lucinière, une des bonnes « Feuillantines » : «Hélas! mes inquiétudes sont loin d'être calmées, et l'avenir
m'effraie autant que le présent m'afflige. Cependant j'espère encore que le bon Dieu exaucera mes humbles et ardentes prières. Celui cpii en est l'objet a une si belle âme! Je craignais que nous ne fussions brouillés à jamais par la publication si malheureuse de ma lettre à l'évêque de Rennes: mais non : j*ai écrit d'abord à Féli: j'ai été le voir depuis, et tout s'est passé beaucoup mieux que je ne devais attendre. » — Extrait. d'une lettre inédite, communiquée par M. le baron de Hertanguy, petitneveu des La Mennais.
2 Voici iine lettre inédite qu'il lui adressait de Ploe'rmel, le 10 août 1834. Elle a trait, ce semble, à la doctrine des Paroles d'un ct'.oyant, que les deux frères avaient de nouveau discutée ensemble :
« Ta lettre m'a l'ait grand plaisir: mais elle ne dissipe pas mes inquiétudes, et le passage de Mariana ne résout pas l'objection que je t'ai faite, et que je t'exposerai avec plus île développement par écrit un peu plus tard. Pour aujourd'hui, je me borne aux observations suivantes :
« Quand tu as dit que la royauté vient du péché, as-tu entendu qu'elle fût mauvaise de sa nature? Je ne le pense pas, car ce serait aller beaucoup plus loin que les anciens Pères dont tu me rappelais les témoignages dans notre dernier entretien: ce serait même les contredire, puisqu'ils ont unanimement reconnu que, malgré le mauvais usage qu'ils en pouvaient l'aire, le pouvoirdesprinces n'avait été établi de Dieu que comme un remède aux désordres causés par le péché. C'est en ce sens que sainl Grégoire VU l'appelle une dignité excellente, et que saint Grégoire le Grand disait : i< La nature a engendre égaux lous les hommes; mais, l'ordre des mérites variant, une secrète Providence place les uns après les autres. Toutefois, cette diversité, qui provient du mal. Dieu l'a coordonnée avec beaucoup de justice. » En relisant attentivement les passages de saint Augustin, de saint Grégoire le Grand, de saint Grégoire VII, j'ai cru remarquer que. lorsqu'ils attribuent au péché l'origine du pouvoir, ils parlent non seulement de la souveraineté ou puissance royale proprement dite qui dirige les hommes suivant les lois de la justice, mais de la domination qui les opprime, ce qui me semble tout concilier : car enfin, pour se passer de cette espèce d'inégalité que le péché a rendue nécessaire, il faudrait que le genre humain retournât â l'état où il était avant le péché, el assurément, ce n'esl pas là ce que tu prétends. Quelques éclaircissements sur ces deux points me feraient plaisir. » — Archives des Frères.