CONDAMNATION DU « SENS COMMUN
les Paroles d'un croyant furent le signal de sa rupture définitive avec Rome. Nous ne le croyons pas. Même après la condamnation de son Livre, même après les cris de colère qu'il lança bientôt à tous les échos, il eut des velléités de soumission; la révolte n'était pas consommée dans son âme; il se prêtait encore à la controverse; il pouvait encore être sauvé.
L'abbé Jean le sentait; quelque chose lui disait que beaucoup d'égards, beaucoup de tendresse, joints à beaucoup de science et de savoir-faire pourraient encore retenir le malheureux. Il résolut de le ménager plus que jamais. II croyait la chose encore possible. Hélas! on allait l'obliger, pour la troisième fois, à h' condamner publiquement.
Avec les doctrines sociales des Paroles d'un croyant, Grégoire XVI avait condamné le système philosophique du « sens commun », sans toutefois le désigner en termes absolument précis. Or, nous l'avons vu, ce système faisait le fond des doctrines mennaisiennes; on l'avait enseigné de tout temps à Saint-Méen, aussi bien qu'à Malestroit; on l'y enseignait encore. Quelques professeurs de la congrégation crurent d'abord, avec l'abbé Rohrbacher, que la condamnation ne visait point la philosophie de Féli, mais bien les erreurs du docteur allemand Hermès.
On ne leur permit pas longtemps de prendre le change. De nouveau, le clergé s'ameuta contre eux, et des rétractations furent exigées avec une violence et une âpreté dont la vérité n'avait pas besoin. Cette fois, la passion mise à pari, l'évêque était de l'avis du clergé, ci il avait raison.
L'abbé Jean ne le vit pas tout d'abord. Persuadé, depuis des années, avec l'abbé Rohrbacher, avec l'abbé Gerbet • ■t tant d'autres, que la doctrine du « sens commun » résolvait mieux qu'une autre le problème de la certitude, il crut que Rome condamnait moins le système en lui-même. que l'abus qu'on eu avait fait. « Le système de philosophie
tlIO JEAN-MARIE DE LA MENNAIS
réprouvé par l'Encyclique, déclarait-il, est bien celui qui a été soutenu dans ces derniers temps; car, en reconnaissant l'Eglise catholique comme l'autorité la plus grande en religion, on a semblé, principalement par suite des discussions politiques, vouloir lui égaler dans le reste l'autorité du genre humain considéré sans l'Eglise : espèce de dualisme qui suppose deux infaillibilités distinctes, deux souverainetés intellectuelles, tandis que réellement il n'y en a qu'une seule, celle de l'Eglise. Donc, chercher la vérité hors A^s traditions apostoliques, lui donner un autre fondement, un autre organe infaillible que l'Eglise, ce serait une erreur grave. »
Jusqu'ici, l'abbé Jean était dans le vrai. Il se (rompait en ajoutant : « Mais faut-il conclure de là, comme le font certaines personnes, qu'il y a obligation de conscience d'abandonner sans réserve ce qu'on a appelé la doctrine du sens commun, et, par conséquent, d'en revenir aux anciens systèmes de philosophie, qui se réduisent tous à dire que la raison particulière de chaque homme est, en dernière analyse, la règle de ses croyances, ou, en d'autres termes, que l'évidence individuelle est le.iCriterium de la vérité? Je ne le pense pas (1). »
Il se trompait, redisons-le; mais, avant le concile du Vatican, quelques jours seulement après la réception d'une Encyclique rédigée, à dessein, en termes très généraux, celte erreur n'était-elle pas excusable? Et quand on songe à la promptitude avec laquelle il va se soumettre, une fois qu'il aura bien compris la pensée du pape, peut-on voir dans sa conduite d'alors autre chose que le mouvement d'une àme honnête, décidée à suivre en tout sa conscience (2)?
I Extrait d'une déclaration inédite, qui paraît avoir été faite par l'abbé Jean aux prêtres île la Congrégation, vers le mois d'août 1834.
■i Ses vraies dispositions sont nettement indiquées dans la lettre suivante, qu'il adressait, le U août 1831, à .M. Meslé, curé de la cathédrale de Rennes :
Monsieur et très cher curé, Vous ne sauriez croire combien je suis sensible aux choses aimables que vous voulez bien me dire et à la Franchise toute cordiale avec laquelle vous m'écrivez; c*est ainsi qu'un prêtre doit parler à un prêtre, un ami