‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 25 sur 270 · JEAN ET FELI · texte numérisé non relu

JEAN ET FELI

Si l'on cri croit l'un dos biographes de Jean-Marie (1), ce soufflet eut d'assez heureuses conséquences. Confus de sa vivacité, l'armateur céda tout à coup sur un point fort grave. Au lieu d'obliger Jean à suivre la carrière commerciale, comme il en avait jusqu'alors manifesté l'intention, il lui permit de se livrer entièrement aux éludes ecclésiastiques.

Le jeune homme n'avait pas attendu cette permission pour s'adonner aux travaux de l'esprit. Les leçons de l'oncle des Saudrais lui avaient appris à apprécier les œuvres littéraires. Filles lui avaient donné cette délicate--!' de goût et cette sûreté de critique qui ne le quittèrent jamais. Aussi avide d'apprendre que Féli, il avait fouillé, lui aussi, quoique d'une main plus discrète, la fameuse bibliothèque de l'oncle, et ses connaissances étaient déjà fort étendues.

Féli n'avait pas jusqu'alors travaillé avec beaucoup de suite. II s'était montré, dès l'enfance, rebelle aux méthodes de son oncle qui, de guerre lasse, l'avait abandonné peu à peu à lui-même.

Jean se fit l'instituteur bénévole de son frère. S'il n'avait pas sa brillante imagination, il possédait, en revanche, la rectitude de jugement et l'équilibre des facultés qui, seuls, donnent à la science sa fécondité. Il ne parvint pas alors à dissiper les doutes que d'imprudentes lectures avaient jetés dans l'esprit de Féli, mais il le mit en mesure de se faire peu à peu des convictions chrétiennes, et, en disciplinant cette intelligence, il eut la joie d'en voir jaillir les premiers éclairs.

«Cinquante ans plus tard, dit M. Ropartz, l'abbé Jean me rappelait ces premières leçons données à son malheureux frère. Je ne sais plus quel livre de Féli, négation de plus en plus absolue et de la foi de sa jeunesse el du Caractère sacré dont il était revêtu, venait de renouveler au cœur de son frère la blessure incurable qui y saignait

1 M. de Mireeourf. Hommes illustres <lu clergé de France. — L'àbbé Jean-Marie de lu Mennais, p. 29.

JEAN-MARIE DE LA StENNAIS

depuis 1833(1). Quand j'entrai dans sa chambre, le saint vieillard était prosterné la face contre terre et fondait en larmes; puis, se remettant peu à peu, il revit tout ce passé que les douleurs du présent lui rendaient plus cher encore; il me parlait avec enthousiasme de l'intelligence prodigieuse, du génie extraordinaire que Dieu avait donnés à son frère et des premières marques qui s'en étaient produites. C'est ainsi qu'il arriva à ces années lointaines que je raconte à mon tour, et à ces étranges études littéraires, suivies au milieu de troubles sans nom et sans précédents, alors que le proconsul Le Carpenticr régnait à Saint-Malo, comme Carrier régnait à Nantes (2). »

La culture littéraire n'est, on le sait, que le point de départ de la formation cléricale. Jean-Marie de la Mennais ambitionnait de monter à l'autel. Or, qui pouvait le former à la perfection ecclésiastique, alors que les prêtres étaient proscrits, les églises fermées, l'exercice public du culte catholique sévèrement puni ; alors surtout que les deux saintes âmes qui avaient veillé sur son enfance étaient retournées à Dieu?

Ses dispositions naturelles étaient excellentes, et les graves événements qui venaient de s'écouler, en les mettant à l'épreuve, n'avaient fait que les affermir. Mais au prêtre il faut autre chose que des vertus humaines. Livré à lui-même, le jeune homme ne pouvait guère acquérir la science et la sainteté requises pour un ministère surnaturel.

« Si la foi qui voulait vivre à tout prix, si la piété même pouvaient alors, à force de constance et de patiente énergie, trouver quelque part un dispensateur du sang de Jésus-Christ, la parole qui absout et le pain qui ranime, c'est que le plus humble prêtre, c'est qu'un vieillard usé par l'âge suffisait rigoureusement à cette tâche, pourvu qu'il fût un représentant légitime de l'autorité de l'Eglise. Mais un dépositaire de la science sacerdotale, mais un

1 Ropartz aurait du écrire : 1S34.

2 La Vie et les Œuvres de M. Jean-Marie Robert de lu Mennais. p. 18 et suiv.

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