‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 3 sur 270 · LETTRE DE S. EM. LE CARDINAL PERRAUD · texte numérisé non relu

LETTRE DE S. EM. LE CARDINAL PERRAUD

» ÉVÈQUE d'aUTUX

Autun, le 8 octobre 1902.

Mon Révérend et cher Père,

Votre Vie de l'abbé JecmJMane de la Mennais, ancien vicaire général de Sainf-Brieuc et de Rennes, fondateur et supérieur général de l'instittil des Frères de l'Instruction chrétienne de Ploërmel et des Filles de la Providence de Saint-Brieuc, restaurateur de plusieurs congrégations de femmes vouées à l'enseignement ou aux (envies de charité, est une page très instructive de l'histoire de l'Eglise de France au dix-neuvième siècle.

Vous l'avez écrite dans le dessein de seconder les démarches déjà commencées auprès du Saint-Siège, en vue d'obtenir l'introduction de la cause du serviteur de Dieu, et de préparer les éléments d'un procès de béatification. J'ai l'espoir que votre livre contribuera puissamment à un résultat si désirable. A l'aide .de documents originaux dont beaucoup élaient encore inédits, et par des témoignages d'une incontestable autorité, vous avez très bien fait connaître les labeurs presque incroyables qui ont rempli la longue vie de ce prêtre dévoré de zèle pour le salut des âmes, doué d'une intelligence remarquable, d'une profonde humilité, d'une prudence consommée et des plus solides qualités administrai ives. On demeure confondu d'admiration quand on lit le détail des œuvres qu'il a entreprises et du bien immense dont il a été l'instrument, toujours détaché de lui-même et surnaturellement désintéressé.

Educateur plein de sagacité et d'expérience, créateur de Familles religieuses qui, depuis sa mort, n'ont pas cessé de prospérer èl de s'étendre, chargé, pendant plusieurs années, du gouvernement intérimaire d'un diocèse oonsidérablei, on se demande comment il a pu suffire à tant de tâches, et si diverses, auxquelles il faut encore ajouter de très nombreuses prédications, dont les quelques fragments que vous avez cités révèlent un véritable apôtre, et justifient les éclatants succès obtenus par lui dans le ministère des missions.

iv LETTRES EPISCOP ILES

A cette existence si remplie n'ont pas été ménagées de très dures épreuves. Elles auraient pu déconcerter un homme moins pénétré que lui du pins pur esprit de l'Evangile el de l'impérieuse nécessité pour un disciple de Jésus-Christ d'avoir part à La croix de son maître, et, comme disait saint Paul, « d'y être^atlaché avec Lui ».

Ces épreuves n'uni servi qu'à mettre en relief l'esprit de foi et la patience évangélique de ce saint prêtre. Fidèle à la grâce de son ordination, il a trouvé dans les injustices et les mauvais procédés des hommes à son égard le moyen providentiel de se montrer l'imitateur ion juins plus exact et plus courageux de cette Hostie sainte que nous consacrons tous les jours, el qui nous rappelle -an- cesse l'obligation île nous sacrifier : Imitamini ijv<i<I tractatis.

L'épisode le plus douloureux de- cette vie sacerdotale, si uniquement dévouée au service de Dieu, est, sans contredit, l'apostasie lamentable du frère dont l'abbé Jean-Mari,e était rainé, qu'il aimait d'une affection presque paternelle, et sur lequel il avait fondé les plus grandes espérances pour la défense de la loi et la diffusion de la vérité chrétienne. Quel mystère que cette évolution en sens inverse, qui conduit progressivement l'un des deux frères — le héros de votre histoire jusqu'aux sommets de la perfection, tandis qu'elle s'exerce à rebours sur l'autre, Félicita, don) h- nom contraste -i péniblement avec sa malheureuse destin née! C'est lui, Féli, comme l'appelaient ses parents el ses amis, qui passera les vingtJdeux dernières années de sa vie dans la révolte ouverte contre le Saint-Siège', donl il avail été .jadis l'intrépide et éloquenl défenseur. C'esl lui qui, de chute en chute, d'abîme en abîme, descendra jusqu'à la négation radicale de toul l'ordre surnaturel, jusqu'au panthéisme, jusqu'au socialisme révolutionnaire.

oui. c'esl une incompréhensible el terrifiante énigme que l'opposition finale el irréductible de ces existences fraternelles qui avaienl commencé par être si parfaitemenj unie-, el entre lesquelles -e creusa un gouffre infranchissable. Combien, hélas! il '•-t cruel de rappeler que ce prêtre, qui avait écril «les pages si émouvantes sur la vérité, la nécessité, la beauté de la religion; qui avail combattu l'indifféi^ence par les arguments les plus persuasifs, qui avail lutté avec une indomptable énergie contre les restes 'lu gallii misme el puissamment contribué a ramener dans le clergé français le respecl ■•! l'amour des prérogatives attachées a la chaire de sainl Pierre >■! au Souverain Pontifieat,

LETTRES EPISCOPALES

mourait à Paris, le 27 février 1854, après avoir obstinément relu.-''' tout secours religieux, demandé des funérailles purement civiles, et interdit même que l'on mît une croix sur la *place de la fosse commune où il avait voulu que son corps fût jeté!

Quelles larmes amères, inconsolables, versées sur lui par te malheureux abbé Jean-Marie! En vous lisant, on pleure avec lui; avec lui, on répète ce cri plaintif qui s'échappait de son cœur brisé la première fois que, apjçès la mort impénitente du prêtre apostat, il alla dire la messe dans celle petite chapelle de la Chesnaie où, trente ans auparavant, les deux frères étaient montés, l'un après l'autre, au même autel, pour offrir le sainl sacrifice et prier aux mêmes intentions! On croit entendre l'écho lointain du gémissement de David, pleurant sur la mort de son fils rebelle : Fili mi, Absalomr, fili mi!... ^

Je me suis laissé entraîner par ce drame si poignant, et j'ai senti revivre en moi l'émotion indicible qui courut dans toul l'auditoire de notre petite chapelle de l'Oratoire de la ru,e du Regard, au jour, rappelé par vous, où le Père Gralry, annonçala mort du trop célèbre auteur des Paroles d'un croyant.

Je reviens à votre Vie de l'abbé Jean-Marie. Votre travail me paraît excellenl de toul point. Vous avez su mettre beaucoup d'ordre dans l'exposé des œuvres si nombreuses accomplies paire ne- digne prêtre. Quant au style, c'est bien celui qui convient à un ouvrage de ce genre, il est simple, clair, attachant. Enfin, ei par-dessus tout, j'estime que votre livre sera très bienfaisant pour vos frères dans le sacerdoce. Ils trouveront là. un rftodèle vivant de ce- que doit être le prêtre, dans nos temps difficiles et troublés, pour ne se déconcerter d'aucun obstacle el puiser incessamment dans la prière, la pénitence, la solide piété, le secret d'opposer aux attaques incessantes de l'esprit du mal les œuvres que Dieu inspire, bénit et récompense.

Je suis, mon Révérend el cher Père, votre bien cordialement dévoué en X.-v.

t Adolphe-Louis-Albert, Cardinal PERRAUD, évêque d'Autun.

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