LE VICARIAT
une vive sympathie entre le jeune vicaire et le courageux apôtre échappé à la persécution : leurs âmes étaient si visiblement sœurs par l'abnégation et la générosité!
M. Le Joliff était doué d'une grande force physique. Pendant la dictature de Le Carpentier, après avoir épuisé tous les expédients pour échapper aux poursuites des terroristes, il avait dû quitter Saint-Malo et gagner l'Angleterre. Membre de l'expédition de Ouiberon, témoin de l'écrasement de ses malheureux compagnons, il avait arraché à la mort un grand nombre d'entre eux lors du fatal rembarquement, grâce à la vigueur de ses muscles et à son habileté de nageur; mais, attardé par l'interminable sauvetage, il avait laissé partir la barque qui pouvait le transporter lui-même. Echappé comme par miracle au massacre des prisonniers, il était revenu sous un déguisement à Saint-Malo, où il avait repris, pour ne le pins quitter, son poste de vicaire.
Ces vénérables survivants des luttes religieuses n'apportaient à l'Eglise qu'un courage mal servi par des forces défaillantes, mais ils avaient donné un grand exemple, et cet exemple demeurait. L'abbé de la Mennais s'estima toujours heureux d'avoir fait ses premières armes sous de pareils vétérans.
On connaissait déjà son talent de parole : il fut spécialement chargé de la prédication. Il faisait le prône tons les mois, sans préjudice des nombreux sermons de circonstance qu'il acceptait de prêcher, soit à la cathédrale, soit dans les églises des environs.
Quels furent ses débuts devant les auditoires de paroisse? On en peut juger, du moins en partie, par les manuscrits qui nous ont été conservés. L'abbé de la Mennais écrivait ses discours, ou du moins les préparait en jetant sur le papier d'abondantes notes. Recueillies par la piété filiale des Frères de IMoèrmel, ces compositions ne forment pas moins de huit gros registres in-folio. Un souffle puissant anime ces pages. On y sent, même à travers le décousu de fragments épars, un cœur chaud, une âme à la fois ardente et mélodieuse, qui parfois s'élève en de superbes envolées jusqu'au pathétique le plus émouvant.
Tout n'es! pas d'égale valeur dans ces Ira vaux de jeunesse. L'abbé de la Mennais, malgré sa netteté de conception, ne trouvait pas du premier coup l'expression propre. Nous Le verrons plus tard obligé de raturer des mots et même des phrases entières de ses lettres, avant d'arriver à la formule définitive. Il ne s'est pas toujours imposé ce travail en composant ses sermons d'alors; ainsi s'explique un certain nombre de négligences ou de longueurs qui déparent souvent de vraies beautés. D'ailleurs, la phraséologie solennelle du temps, à laquelle il n'échappe pas complètement, indispose un peu le lecteur de nos jours, habitué à un style plus simple et d'allure plus libre; mais ce qu'on ne peut méconnaître, même dans ses notes jetées ça et là sans préoccupation littéraire, c'est l'accent dominateur d'une foi que rien n'ébranle et le cri d'une charité qui veut des âmes à tout prix (1).
Nous reviendrons sur la carrière oratoire de Jean de la Mennais. On ne saurait le juger sur ces premiers discours; mais il y avait lieu de noter les débuts d'un prédicateur qui, sans maîtres, sans préparation technique, sut atteindre parfois h la véritable éloquence.
La parole publique n'est pas la fonction la plus absorbante d'un prêtre de paroisse. La réputation de science théologique, la bonté' prévenante, l'abord affable du jeune vicaire le faisaient rechercher comme confesseur. De très bonne heure, des âmes d'élite se confièrent à lui, et il leur donna une direction dont plus lard nous apprécierons la sagesse.
1 Dès cette époque, le jeune prédicateur ne manquait pas une occasion d'instruire les ûdèles sur la primauté du Pontife romain. Voici quelques lignes d'une instruction qu'il prononça à Saint-Malo, le J!» juin 1805 : « Il i -i de lui. ci ce s < nit les paroles d'un concile œcuménique, que le pape '■-i le chef, le père el le docteur de (miles les Eglises particulières, et qu'il a reçu, dans la personne de sainl Pierre, un plein pouvoir pour paître, pour diriger el pour gouverner l'Eglise universelle, ainsi qu'il est porté par le- Canons. Assis sur le siège du Prince des apôtres, il est revêtu de -on autorité; et. dans sa voix, les vrais chrétiens reconnaissent toujours la voix île Pierre. Au contraire, une expérience malheureusement constante nous apprend que ceux qui veulent corrompre la doctrine de Jésus-Christ s'efforcent, en même temps, de diminuer dans les fidèles la confiance et le respecl qui sont dus au Pontife qui le représente. » — Extrait des - Articles « préparés pour la béatification du Serviteur de Dieu.