‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 47 sur 270 · LA PART DE JEAN DANS LES « RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

LA PART DE JEAN DANS LES « RÉFLEXIONS

une foule de contemporains tout à fait à portée d'être bien renseignés (1). L'examen du texte incline d'ailleurs, à conclure dans le même sens.

La première partie de l'ouvrage, purement historique et philosophique, porte manifestement la marque de Féli (2).

Style très travaillé, mais d'un mouvement trop uniforme, périodes harmonieuses, un peu déclamatoires, et qui sentent trop l'école de Rousseau, abus du trait et de l'antithèse, qui nuit à la gravité et même à l'exactitude, tout, jusqu'à cette tendance à l'invective qu'on voit poindre çà et là, décèle la plume du futur pamphlétaire.

La seconde partie, au contraire, porte la trace du génie à la fois hardi et pratique de Jean. C'est d'elle surfout qu'on peut dire, avec M. Eniery « qu'on voit bien qu'elle a été écrite par un ecclésiastique ». Comment Féli, alors simple laïque, dont la foi s'était réveillée depuis trois ans à peine, et qui, par suite, connaissait très imparfaitement les choses de l'Eglise, aurait-il conçu ces projets aussi féconds qu'originaux sur la réorganisation du clergé de France? Où aurait-il pris surtout l'accent sacerdotal qui vibre dans ces pages?

Qu'il ait, de temps à autre, prêté à certaines idées de son aine l'éclat et la vigueur de son style, la chose est prohahle ; c'est bien lui qu'on reconnaît, en particulier, dans l'àpreté avec laquelle, vers la lin, sont relevées

1 Mentionnons d'abord une lettre de M. Emery, qui, après avoir déclaré 1 ouvrage « 1res bien écrit et plein de bonnes vues », ajoute : « On voit bien que l'auteur est un ecclésiastique. » Evidemment, il attribuait les Réflexions à .Iran-Marie.

Tel paraîl avoir été aussi le sentiment de l'abbé Brute, qui devait être mieux informé que personne. Il venait d'être nommé professeur au grand séminaire de Hennés (1808 . où l'avait appelé Mgr Enoch. Le faible prélat n.' goûtait guère, on le conçoit, les hardiesses de la brochure; il n'en connaissait pas l'auteur avec certitude; mais il l'attribuait, comme tout son entourage, a « M. de la Mennais aine ».

2 C'est sans doute parce que, dans son humilité, l'abbé .Iran jugeait cette partie la plus importante, qu'il écrivait a M. Brute : » Soyez un homme discret et ne nous nommez à personne. Féli qui, comme je vous

l'ai dit. a dans tout ceci la principale part, se joint à moi pour vous recommander le silence et ne veut point absolument être connu. Laisseznous dans nos chères ténèbres, etc. » — Cité par Ropartz, p. C3.

certaines complaisances du clergé; mais, encore une fois, toutes les idées mères — ce magnifique programme que l'abbé Jean s'appliquera à réaliser jusqu'à la fin de sa vie, — appartiennent en propre au jeune prêtre.

Le livre, nous l'avons dit, ne put point paraître tout à fait à son heure. Néanmoins, en 1814, les abus qu'il dénonçait étaient encore assez actuels pour lui assurer un vrai succès. Le retentissement fut considérable.

L'opuscule touchait à trop de matières délicates pour obtenir l'approbation universelle. Parmi les critiques qui accueillirent la démarche un peu provocante des deux frères, une dut être particulièrement sensible à l'abbé Jean. Mgr de Pressigny, alors ambassadeur de France à Rome, lui écrivit : « Un de vos ouvrages, que je n'ai lu qu'ici, quoiqu'il ait fait de l'éclat à Paris, m'a prouvé que vous aviez l'esprit trop tranchant et le style quelquefois amer... Vous blâmez vos supérieurs, vos juges. Qui ôtes-vous, pour dire à des évoques : « Ils ont été (( entraînés au delà des bornes dans lesquelles les vrais «principes leur prescrivaient de se renfermer?» Dieu vous a-t-il donné une mission pour faire la leçon à ceux qu'il a revêtus de son autorité pour enseigner les peuples? Qui vous a donné le droit de déterminer les principes qu'ils devaient suivre?»

C'était d'autant plus dur pour le pauvre Jean, que le prélat visait évidemment des passages dont il n'était pas l'auteur.

Féli, se sentant personnellement mis en cause, regimba sous le blâme. Il écrivit alors à son frère : « Mgr de Pressigny a trouvé qu'on parlait d'une manière trop décisive des anciens évêques dans les Réflexions... Si l'auteur fait une nouvelle édition, il en dira dix fois plus (1). » C'était sa manière de répondre aux observations critiques. Sa menace resta, d'ailleurs, sans effet.

Pour se distraire de ces austères travaux, l'abbé Jean entretenait toujours avec ses amis anciens et nouveaux

(1) Blaizc, Œuvres inédites, etc., t. I. p. 288.

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