‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 48 sur 270 · L'ABBE JEAN PROFESSEUR DE STYLE · texte numérisé non relu

L'ABBE JEAN PROFESSEUR DE STYLE

une active correspondance. Aucun délassement ne valait pour lui une lettre de Rennes ou de Saint-Malo.

L'abbé Brute venait d'être appelé au grand séminaire de Rennes comme professeur de théologie. Préoccupé des mêmes intérêts, livré aux mêmes études que l'abbé Jean, il était devenu son collaborateur assidu.

Quant au jeune abbé Hay, il s'était fait l'humble disciple de son ami. Il ne prêchait jamais, ni au collège, ni à la cathédrale de Saint-Malo, sans lui avoir soumis son sermon. Parfois les réponses étaient gaies, spirituelles, légèrement malicieuses. Plus souvent, elles contenaient des conseils d'une justesse et d'une maturité précoces, que n'auraient point désavoués les meilleurs maîtres (1).

La préoccupation du slyle, que l'abbé Jean recommandait à son jeune ami, il la portait alors lui-même dans presque tous ses écrits. Si, plus tard, accablé par les multiples soucis d'une vie extraordinairement active, il dut sacrifier parfois l'agrément de la forme à la rapidité de la composition, il n'eu resta pas moins, à ses heures, écrivain de mérite. Le lecteur a déjà pu s'en convaincre en lisant certaines pages des Réflexions. Il allait en donner une nouvelle preuve en publiant, toujours de concert avec Féli, la traduction d'un petit ouvrage de piété digne, à son avis, d'être plus connu.

1 On en jugera par les lignes suivantes :

» La seule chose que je vous recommande, c'est de bien soigner votre slyle. de dire toujours ce que vous voulez dire avec le moins de mots possible, et de ne jamais en employer un qui ne soit le mot propre, qui ne -"il nécessaire et qu'on ne puisse retrancher sans couper dans le vif. Lisez, relisez sans cesse nos bons modèles, Bossuet, Massillon, Bourdaloue. Vous sentez mieux que personne le mérite du premier, mais, je vous en prie, ne négligez pas les deux autres. Quelle élégance dans .Massillon! Quelle élocution enchanteresse! C*est le Racine de la prose. On ne saurait trop admirer dans Bourdaloue cette dialectique forte et pressante, cette fermeté imposante el progressive qui. comme on l'a fort bien observé, donne à son éloquence l'impénétrable solidité et l'impulsion irrésistible d'une colonne guerrière qui >'avance à pas lents, mais dont Pordra et le poids annoncent que devant elle tout va ployer. Voilà nos maîtres; ne nous lassons pas d'étudier leurs ouvrages, el. >i nous ne pouvons pas nous élever à la hauteur où ils sonl parvenus, tâchons du moins île les suivre de loin, et ne négligeons rien pour réparer le- torts de cette foule d'orateurs médiocres qui, taule de travail et de moyens, laissent avilir dans leur bouche la majesté des oracles sacrés. » — Cité par Ropartz, p. 59.

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L'opusculo en question est un traité de la vie spirituelle composé au XVI'' siècle par un jeune abbé bénédictin, Louis de Blois.

La physionomie de l'auteur est des plus attachantes. Né en 1506, au château de Châtillon, dans le pays liégeois, d'une famille princière, le futur moine brille d'abord à la cour de Charles-Quint. A quatorze ans, il quille le monde pour s'ensevelir dans l'abbaye de Liessies. Dix ans après — lorsqu'il a atteint vingt-quatre ans — le suffrage des moines lui confie la crosse abbatiale, tant la sagesse a devancé chez lui les années. Devenu abbé, il établit, avec force et suavité, la réforme dans son monastère, et y fait fleurir science et vertu. Quand Philippe II d'Espagne, l'austère monarque, se sent mourir, il mande auprès de lui, pour bénir son agonie, le jeune abbé qu'il a connu à la cour de son père.

Cette figure à la fois douce et forte attira les La Mennais, et ils se mirent à traduire avec amour le Spéculum religiosorwn(l). « Nous ne connaissons aucun autre ouvrage, disait Féli dans sa préface, sans excepter même Y Imitalion de Jésus-Christ, si supérieure à d'autres égards, qui réunisse au môme degré la douceur, la tendresse, la vivacité du sentiment et la naïveté de l'expression. » — « J'espère, écrivait de son côté l'abbé Jean, que vous serez content de Louis de Blois. Il est si pieux! si saint! Il parle du bon Dieu avec un amour si vif, avec une onction si pénétrante (2) ! »

De fait, il est impossible de lire l'opuscule de l'abbé de Liessies sans penser au sublime inconnu qui a écrit

1 Dans une lettre adressée, le l"r mai 1809, à Faillir Brute, Félicité de la Mennais présente constamment le Guide spirituel (ou Miroir des âmes religieuses comme un travail exécuté en collaboration avec son frère. Parlant île la préface, qui pourtant porte bien sa marque personnelle, il s'exprime ainsi : « Si nous étions a refaire la préface, peut-être ferions nous un peu moins généreusement les honneurs d'A-Kempis, etc. » — Lettres inédites, etc., à Mgr Brûlé p. 58. [2 Lettre à l'abbé Brute, Ibid., p. .'il.

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