‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 49 sur 270 · L'OPUSCULE DE LOUIS DE BLOIS · texte numérisé non relu

L'OPUSCULE DE LOUIS DE BLOIS

Y Imitation. Ces doux livres ne sont pas seulement éclos sur le même sol, au souffle du même mysticisme qui, sous le ciel brumeux des Pays-Bas, s'épanouit, du quatorzième au seizième siècle, en prodiges de sainteté et de doctrine, ils ont été conçus et écrits par deux esprits de même famille. Aussi avec quel charme, dans cette solitude de la Chcsnaie, qui rappelait si bien alors les solitudes monastiques, on lisait ces admirables pages, qui sont à l'âme fatiguée comme un baume et un rafraîchissement!

La traduction parut sous le litre d<> Guide Spirituel ou Miroir des âmes religieuses. Ce petit livre répondait à un besoin. Les fidèles n'avaient guère alors d'autres manuels de piété que les traités écrits au dix-huitième siècle. Or, ces traités étaient mortellement ennuyeux. Le jansénisme y avait insinué ses doctrines, et tout, dans cette spiritualité désespérément sèche, comprimait au lieu de dilater. Ici, rien de semblable. Une piété douce, éminemment humaine, remplissait ces pages qui rappelaient l'onction de l'Evangile. Aujourd'hui encore, après tant de publications ascétiques, de valeur si inégale, qui ont rempli notre siècle, le Guide Spirituel garde toute l'estime des directeurs éclairés. S'il n'est pas plus connu, c'est qu'il a été noyé sous l'avalanche de petits livres qui ont envahi depuis longtemps le marché de la librairie pieuse. Il mériterait assurément une réédition.

Lorsqu'il parut en 1809, il obtint un vif succès. Saint- Sulpice, en particulier, applaudit chaleureusement. M. Duclaux écrivait alors à l'abbé Jean : « On m'a remis, de votre part, l'ouvrage du vénérable abbé de Liesse (1). Je l'ai lu tout entier; j'en suis très content; il n'appartient qu'aux saints d'écrire ainsi. Je vous remercie d'un si beau présent. Ce livre est digne de vous et de M. votre frère (2) ».

1 M. Duclaux écrit toujours Liesse au lieu de Li^sies, qui est le véritable m un de l'abbaye.

■1 Cité par E. Ilerpin. h' abbé Jean-Marie de la Mennais. — Ses- grandes idées et ses grandes œuvres, p. 73.

Le pieux abbé Teysseyre exprimait ainsi son impression : « J'ai eu tout récemment l'occasion de lire le ('•aide Spirituel avec une âme chérie de Dieu, mais violemment éprouvée, qui a retiré, ainsi que moi, de cette

La première édition ne portait pas de nom d'autour. Plus tard, l'opuscule fut signé du seul nom de Félicité de la Mennais, et c'est une des raisons qui le lui ont fait attribuer exclusivement. Nous savons déjà que ce fait ne saurait suffire à baser une conviction. L'humilité de Jean Le portait dès lors à s'effacer devant ce frère dont il était fier, et nous le verrons plus d'une fois encore lui céder l'honneur de ses travaux les plus personnels et les plus dignes d'estime.

Nous arrivons à l'œuvre capitale des deux frères.

La Tradition de VEglisc sur l'institution des évêques ne fut publiée qu'en 181 i, mais les études préliminaires à ce grand travail furent certainement entreprises pendant le séjour des auteurs à la Chesnaic. C'est ce qui nous amène à l'étudier dès maintenant (1).

Un mot d'abord sur la genèse de ce maître livre. Nous sommes en 1807. Après les quelques mois d'apaisement qui ont suivi le concordat, l'ère de la persécution religieuse semble se rouvrir. A peine sacré par Pie VII, Napoléon a sollicité, contre tout droit, le Saint-Père de dissoudre le mariage contracté à Baltimore par Jérôme

lecture beaucoup de lumière et de eonsolation. Ce livre n'est pas assez connu. Il y règne une onction et une douceur inimitables. Je vous dirai cependant franchement que je soupçonne le traducteur de l'avoir beaucoup embelli. Jl me semble que nos bons aïeux n'avaient pas tant d'esprit et de délicatesse dans la pensée et l'expression. » (Cité par E. Herpin, p. ~'-\ .

Pour .M. Teysseyre, on le voit, Jean était l'unique traducteur. M. Brute étail mieux renseigné : il attribuait le travail aux deux frères.

(1) Si l'on en croit l'abbé Rohrbacher a), la Tradition de l'Eglise sur l'institution '/es évêques fut commencée, quant an travail de composition, en 1808, ci terminée seulement en 1813. Une lettre adressée, en 1840. à M. Faillon, de Saint-Sulpice, par l'abbé Jean de la .Mennais, assigne à ce travail une date postérieure. 11 rappelle un voyage qu'il fit à Issy, en 1809, avec l'abbé Brute, et il ajoute :« -M. Emery avait désiré que nous Gssions l'un et l'autre des éludes sur l'histoire des refus de bulles. Je m'en occupai, et je commençai peu après à recueillir les matériaux qui ont servi à composer l'ouvrage de la Tradition de l'Eglise sur l'institution des évêques, publié en 1811. »

(a) Histoire universelle de l'Église catholique, tome XIV. p. 600.

LA « TRADITION' DE L'EGLISE, ETC. » 8;i

Bonaparte, en 1803. Sur le refus du pape, une brutale violation du droit des gens a fait tomber la ville d'Ancône entre les mains des troupes françaises.

Bientôt Napoléon a exprimé la prétention que le Souverain Pontife eût à regarder tous les ennemis de la France comme les siens propres, et à chasser des Etats de l'Eglise Puisses, Anglais et Suédois.

Quand, en 1806, se fondant sur le droit de suzeraineté' que le Saint-Siège possédait depuis si longtemps sur le royaume des Deux-Siciles, Pie VII a refusé de reconnaître Joseph Bonaparte comme roi de Naples, il a été menacé de perdre sa principauté. De fait, les Français entreront dans Rome à la Chandeleur de 1808. Deux mois après, plusieurs provinces pontificales, et, en 1809, tous les Etats de l'Eglise, seront réunis à l'empire français et incorporés au royaume d'Italie.

En présence de pareils abus de la force, quelle est l'attitude de l'épiscopat concordataire? A part quelques exceptions, il baisse la tète, terrorisé par le despote.

Pendant que ces graves événements se déroulent en Italie, Jean et Félicité delà Mennais parcourent à pied, plus souvent à cheval, les chemins creux qui avoisinent la Chesnaie.

Ils s'entretiennent des maux de l'Eglise, des efforts que font Napoléon et les évèques de cour pour affaiblir l'autorité du pape. Ils savent qu'on n'a pas tout à fait renoncé aux principes qui ont servi de base à la constitution civile du clergé, puisque dix prélats constitutionnels ont été introduits, par la volonté expresse de l'empereur, dans le nouvel épiscopal.

Ils. connaissent les maximes qu'on débite de divers côtés pour justifier les pires empiétements, et ils se disent l'un à l'autre, comme d'inspiration : « Telle ne peut pas être la tradition de l'Eglise; il faut chercher dans les conciles et chez les Pères !(1) »

(1 Comme tous ses contemporains, l'abbé Jean avait, dans sa première Jeunesse, subi l'influence des préjugés contraires à l'autorité du Saint- Siège voir Tradition, etc.. Introduction, p. XIX . Converti à d'autres idées par les derniers mandements de Mgr de Pressigriy, il s'attacha pour jamais aux doctrines ultrainontaines à la suite de ses recherches d'alors.

De retour à la maison, ils consultent les livres. Il se trouve qu'ils ont bien deviné, et que, depuis deux siècles, les Jansénistes et autres sectaires ont prodigieusement altéré les faits et les doctrines.

Un point de discipline les préoccupe particulièrement, c'est le pouvoir d'instituer les évéqucs, attribué au métropolitain par la législation révolutionnaire. On dirait qu'ils prévoient le retour à cette législation, retour qui sera tenté, en effet, dans trois ans, par le César des Articles organiques.

L'abbé Jean a sur ce point des idées très nettes, et il les exprime à son ami Brute avec la vigueur que donne une science sure d'elle-même : « De qui un métropolitain tiendrait-il aujourd'hui le pouvoir d'instituer ses sulfragants? Les anciens canons ont été abolis par l'autorité ecclésiastique, et seule elle peut leur rendre leur première vigueur. Le prince n'a aucun droit sur les choses purement spirituelles, comme plusieurs fois il l'a reconnu lui-même. Donc un archevêque qui prétendrait donner la mission à ses sulTragants agirait sans litre, et cet acte serait radicalement nul, évidemment schismatique (1). » C'est une solution catégorique donnée, par anticipation, au problème qui se posera, en 1811, devant les évèques réunis en concile par Napoléon.

Persuadés qu'à bref délai leurs études recevront des événements un caractère d'actualité, les deux frères rédigent leurs découvertes, mais ils en cachent soigneusement les feuillets, de peur que la police de Bonaparte ne vienne mettre la main dessus. « Je suis effrayé, écrit Jean- Marie à l'abbé Brûlé, je suis effrayé des notes que je rassemble et des faits que je recueille. Cepcndantje ne sui* pas encore à moitié de mon travail. De votre côté, cherchez et envoyez-moi tout ce que vous avez d'intéressant (2). >i

Ces recherches exigeaient, de leur part, des prodiges de courage. Pour mener à bien une œuvre historique, il faut autre chose que le recueillement d'une campagne

(1) Lettres inédiles, etc. p. 2.

[2 Lettre iaédite.

LA « TRADITION DE L'ÉGLISE, » ETC, 8î>

solitaire, morne avec le secours d'une bibliothèque passablement garnie. Nulle entreprise n'exige plus de voyages et de démarches de toutes sortes.

Heureusement, les deux La Mennais avaient à Paris de nombreux et savants amis. Pendant les derniers mois de son séjour à Saint-Sulpice, l'abbé Brute s'était déjà employé à leur procurer des livres rares et à consulter pour eux les dépôts publics de la capitale.

Soutenu par les encouragements de M. Emery, l'abbé Jean résolut de réunir dans un ouvrage de longue haleine, aussi documenté que possible, les témoignages qu'il avait recueillis, de concert avec Féli, sur l'intervention papale dans l'institution desévèques, au cours des siècles.

Avant même que ses notes fussent complètes, le jeune professeur du séminaire de Rennes lui en demanda communication, afin de les mettre sous les yeux de Mgr Enoch. Le concile de 1811 allait s'ouvrir, et il importait, au dire de l'abbé Brute, de former au prélat une conviction. « Envoyez-lui copie de vos notes sur l'institution des évèques, écrivait-il à son ami. Plus je les relis, plus je les trouve précieuses. Monseigneur a une obligation grave d'étudier ces matières, si le concile doit se réunir, et il importe qu'il en soit averti (1). »

Bientôt l'abbé Jean eut la joie de voir ses idées prendre corps et ses notes se coordonner en chapitres, d'après un plan régulier. Il écrivait, le 8 juin 1812, à l'abbé Brute : « Les petites notes que vous avez vues avant votre départ, croissant et grossissant tous les jours, sont devenues ou deviendront bientôt trois volumes in-8° (2). »

Deux ans plus tard, le 27 avril 1814, c'est le soupir de soulagement de l'ouvrier qui vient d'achever sa tâche : « Mon cher ami, écrit-il au jeune sulpicien, nous allons faire paraître l'ouvrage dont nous vous avons parlé plusieurs fois dans nos lettres, en termes ambigus.

I Lettre inédite. — Archives fies Frères. (2) Lettres inédites, etc. p. 83.

Rien do moins ambigu cependant, quant à la doctrine. Les droits du Saint-Siège y sont établis avec une franchise que quelques-uns trouveront peut-être excessive. Mais nous avons cru que la vérité était assez vieille pour lui ùter ses langes; tant pis pour ceux qui voudraient encore la faire marcher avec des lisières, ou entourer sa tête de bourrelets. Los gallicans crieront, mais on criera plus haut qu'eux. Notre livre a pour titre : Tradition de l'Eglise sur l'institution des évêques. Il formera trois volumes in-8°, de S à 600 pages. Dans une introduction assez longue, on montre l'universalité de la puissance du pape : on a même le front de reconnaître son infaillibilité (1 ). »

La fierté que révèlent ces lignes était des plus légitimes. Les deux La Mennais, privés de toutes les facilités prodiguées à nos travailleurs modernes, avaient mené à bien un travail de haute érudition. De plus, en affirmant les droits du pape en face du tout-puissant empereur, ils avaient accompli un grand acte de courage. Il y avait bien un certain mérite aussi à braver l'opinion, en proclamant l'infaillibilité pontificale soixante ans avant le concile du Vatican, cinq ans avant la publication du Pape, de Joseph t\r Maistre.

Sans hésitation, dès les premières pages, ils prennent position en faveur de cette doctrine que, depuis des siècles, les préjugés gallicans ont obscurcie, au point de la faire méconnaître universellement.

Tel était l'état des esprits, que, tout en combattant l'erreur, il importait de ne la pas heurter de front. La Tradition excelle à instruire, sans jamais blesser : « On n'est pas hérétique, y est-il dit, pour ne point admettre l'infaillibilité personnelle du pape, l'Eglise n'ayant pas fnrniellement prononcé sur cette question : mais serait-il

1 l.i'i/r'C inédites, elc. à Mgr Brûlé, p. 8i.

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