ANALYSE DE LA « TRADITION
Voyez les éprouves et les angoisses du premier pasteur ! Daignez les adoucir par votre onction et les abréger dans votre bonté! Au milieu de cette noire tempête, la foi d'un grand nombre chancelle, l'espérance se flétrit et s'éteint: encore quelques moments, et les élus mêmes seront séduits. Ecoutez l'impie, qui nous demande avec dérision : Où est votre Dieu? où sont les promesses dont vous vous flattiez ? — Seigneur ne le ferez-vous point taire? Une effroyable apostasie nous menace ; l'univers est en attente ; il hésite entre vous et l'affreuse idole de l'athéisme ; l'enfer même commence à douter si ses portes ne prévaudront point. Grand Dieu, signalez de nouveau votre droite. Que les flots de votre colère longtemps retenus se débordent sur vos ennemis et les engloutissent; que la nier rejette de son sein leurs dépouilles impures, et, comme les Israélites miraculeusement sauvés, nous chanterons sur ses bords l'hymne de la délivrance (1). »
Un livre qui se terminait par une telle apostrophe n'avait guère chance de circuler librement sous les yeux de la police impériale. C'est ce qui explique pourquoi les auteurs le gardèrent manuscrit jusqu'en 1814. A cette époque, ils le publièrent « comme une réparation du silence que la postérité mal instruite reprocherait peut-être au clergé français, et comme une leçon pour les despotes futurs, qui s'imagineraient pouvoir étouffer la vérité avec des décrets, des espions et des cachots (2). »
Mais l'heure était passée. L'ouvrage n'obtint qu'un succès d'estime. Les deux frères s'étaient attendus à de vives attaques de la part des gallicans et même de Saint- Sulpice. Ils étaient prêts à la riposte et jouissaient déjà du retentissement que la polémique donnerait àleurs idées.
1 Tradition de l'Eglise, etc., t. III. p. 409 et suiv. — Le tome II p. 256) contient une page beaucoup plus hardie encore contre l'asservissement des consciences tente par Napoléon.
2 Ibid. Avertissement.
Les at laques ne vinrent pas; la polémique fut réservée et discrète.
Toutefois un événement imprévu fut sur le point de rendre au livre une actualité qui lui eût assuré une large diffusion. Quelques mois après la publication de la Tradition, Napoléon rentrait de File d'Elbe. L'Eglise n'allait-elle pas retomber sous le joug?
Quand la nouvelle se répandit que l'aigle impériale volait de clocher en clocher, du golfe Juan sur Paris, Félicité de la Mennais prit peur, et il passa le détroit pour se réfugier en Angleterre. « Mon départ, sous plusieurs rapports, écrivait-il de Londres, le 25 avril 1815, est un gage de sûreté pour Jean, et c'est ce qui m'a décidé. Cela lui donne le moyen de désavouer la Tradition, qui est en effet mon ouvrage, l'ayant fait en entier sur les textes qu'il a recueillis (1). »
Cette dernière phrase, à l'entendre rigoureusement, semble réduire l'abbé Jean au rôle de chercheur. Reste à savoir s'il faut la prendre à la lettre. M. l'abbé Houet, le dernier disciple de la Chesnaie, mort en 1890, avait connu intimement les deux frères. Or, il affirmait qu'on avait eu tort d'interpréter ces quelques lignes dans un sens absolument littéral : « M. Ropartz (2), disait-il, n'a pas compris que cette fuite (à Londres) avait été concertée, de même que la responsabilité de la Tradition, dont Féli se déclara l'auteur. » Selon lui, le fugitif avait voulu, avant tout, assurer la tranquillité de son aine.
Que Féli ait écrit une notable partie de l'Introduction; que les pages à effet semées dans le corps de l'ouvrage soient son œuvre, il n'est guère possible d'en douter. De plus, il a certainement pris part au travail d'érudition proprement dit >.'{ , dans une mesure difficile à déterminer. .Malgré tout, nous restons convaincu que la
1 Lettres inédiles, etc., p. 95.
■i Le biographe que nous avons souvent cité.
•'■ Ce fail es! clairement établi par certains passades de deux lettres écrites par lui à son frère, en 1810. — Cf. Blaize, Œuvres inédiles, etc., t. I. p. 84.
LA PART DE JEAN DANS LA c TRADITION » 91
meilleure part de l'œuvre appartient à l'abbé Jean (1). Où Féli aurait-il pris, quatre ans seulement après sa conversion, les connaissances dogmatiques que suppose un pareil travail?
Mais c'est surtout le style de ces trois volumes qu'il importe de remarquer. Ecrits avec mesure, sans aigreur, presque toujours sans passion, ils ne rappellent en rien la manière de Féli.
Ainsi, d'ailleurs, en jugèrent les contemporains, parmi lesquels il nous suffira de nommer M. Boyer, de Saint- Sulpice (2)j et un ancien magistrat fort connu sous la Restauration comme publiciste gallican et janséniste, M. Silvy (3).
1 Nous avons sur ce point le témoignage même do Jean. Voici ce qu'il écrivait à l'abbé Brute, le 1 S j nia 1815: «J'ai Desoin de vos conseils, particulièrement pour mes études. Depuis plusieurs mois, jeles ai en quelque sorte abandonnées; mais peut-être ranimerez-vous mon ardeur presque éteinte. Si l'ouvrage dont vous avez lu quelques pages est utile à l'Eglise, c'est vous, au fond, qui en avez le mérite, car vous savez quelle main dirigea mes premiers pas dans la carrière que j'ai parcourue. Plusieurs foi-, épuisé de fatigue, j'ai été sur le point de m'arrêter en route et de m'endormir, comme ces voyageurs qu'un froid mortel saisit au milieu des neiges; mais enfin, la main de Dieu m'a relevé, poussé, soutenu, et les deux frères, s'appuyanl l'un sur l'autre, sont arrives, tant bien que mal. au but qu'il- se proposaient d'atteindre. » (Lettres inédites, etc., à Mgr Brute, p. 99.
Ce langage esl assez clair. L'abbé Jean présente l'œuvre comme sienne, sans toutefois refusera Féli la part de travail qui lui revient légitimement. ■2 Au témoignage du cardinal Wiseman, « c:1 travail pratique était si bien le fruit de sérieuses lectures et de l'étude, plutôt que la conception rapide du génie, qu'on l'attribua an digne abbé Jean île la Mennais plutôt qu'à son frère Féli. » — ■ L<>s quatre derniers papes, p. 170.
M. Boyer écrivait a l'abbé Brute, le 11 août 181a : « Je veux pourtant lire ce bel ouvrage. L'idée en est magnifique.jtf.de la .Mennais esl un prodige dans l'Eglise en nos temps : c'est un jeune homme qui ira très loin. » — Lettre inédite — Archives des Frères.
.'! Dans une brochure publiée en 1818, sous ce titre : Avis importants sur les nouveaux écrits des modernes ultramontains et des apologistes d'une société renaissante, M. Silvy disait : « Déjà voici la quatrième année que. du fond de la Basse-Bretagne, un vicaire général a élevé la voix a .
" Le premier, il a dirigé ses traits contre la doctrine gallicane dans trois volumes qu'il a mis en lumière, et qui ont pour titre : Tradition <lc l'Église sur l'institution des évéques, etc. »
On pourrait ajouter à ces témoignages celui de M. Forgues, l'éditeur testamentaire des Œuvres posthumes de Félicité : • <>n doit supposer, dit-il, que Féli ne se regardait pas comme le principal auteur de ce livre ». et il appuie son opinion sur ce fait, que la Tradition ne figura jamais dans la collection des Œuvres complètes de l'écrivain.
(a) En lsis. l'abbé Jean était, eu effet, vicaire général.
La Tradition de l'Église sur l'institution des évéqties,
dont le succès, au commencement du siècle, fut contrarié par les circonstances, est restée en faveur, jusqu'à ces derniers temps, auprès d'ecclésiastiques de grand mérite, comme Mgr de la Tour d'Auvergne, archevêque de Bourges, et dom Guéranger, abbé de Solesmes (.1).
Un instant, l'abbé Jean eut L'idée de vulgariser parmi les jeunes clercs des opinions qu'il estimait essentielles à la saine éducation du clergé.
Dans presque tous les séminaires, l'enseignement de l'histoire ecclésiastique «Mail entaché d'erreurs gallicanes et de préjugés joséphistes.
L'auteur en vogue était le « judicieux » Fleury. Sans admettre l'appréciation excessive de Félicité, qui trouvait dans les œuvres de cet historien *« on ne sait combien de faussetés, d'exagérations et de réticences, » l'abbé Jean pensait qu'il y avait lieu de le rectifier sur bien des points, ou du moins de le compléter. Il avait d'abord songé à donner une nouvelle édition très fidèle des discours de Fleury sur l'histoire ecclésiastique. Des notes auraient accompagné le texte pour corriger les erreurs gallicanes de l'auteur. Ce projet n'eut pas de suite, mais le jeune prêtre, que les vastes desseins n'effrayaient ".point, en vint
1 En is.'i.'i. (lom Guéranger el le vénérable fondateur des Frères étaient entrés en pourparlers pour une nouvelle édition de cet ouvrage.
Plus laid, à l'époque (lu concile (lu Vatican, le grand travail des LaMennais lui imité heureusement, pour La défense de L'infaillibilité pontificale, par !\l^rr de la Tour d'Auvergne, dans un de ses plus remarquables mandements.
En 1870, dans les discussions préparatoires au concile, le docte abbé de
Solesmes opposa l'autorité de ce livre aux conclusions de Mgr .Maret.
évêque de Sura. « Si les patriarches, dit-il, donnaient l'institution canonique aux évêques de leur ressort, c'était à la condition de l'avoir eux-mêmes reçue du pape en montant sur leurs sièges. Monseigneur de Sura en
trouvera les preuves dans le savant ouvrage de M. Jean de la Mennais.
intitulé : Tradition de l'Eglise sur l'institution des évêques, monument d'érudition et aussi de courage sacerdotal, qui se rapporte à l'époque du premier empire (a). »
[/érudition contemporaine compléterait assurément quelques pages de ce livre; elle en retrancherait bien peu.
fuj De la monarchie pontificale, p. 90.