LES CENTS-JOURS A SAINT-BRIEUC
ne démentiront pas mes paroles. On peut me tuer, moi aussi, mais on ne me vaincra pas. »
Et il resta à son poste, pendant que son frère Féli, beaucoup plus compromis que lui à cause de ses attaques récentes contre l'Université, s'embarquait pour Londres.
Le vicaire général ne fut point poursuivi; mais il vit grandir, dans une proportion formidable, les animosités et les colères.
Napoléon prétendait gouverner désormais en s'appuyant sur le peuple. Or, les chefs du parti populaire exigeaient des garanties. La liberté de la presse avait été rendue à la France; elle s'exerçait sans contrôle ni limites, avec toutes les violences de la passion. Sans doute, on n'osait point ouvertement battre en brèche le gouvernement impérial : on se souvenait trop de la rude main du maître; mais on étalait au grand jour les prétentions libérales les plus excessives, et la présence de l'empereur servait à remuer, malgré lui, tous les vieux ferments du jacobinisme.
La situation d'un prêtre revêtu de l'autorité, mais dépourvu du prestige de la dignité épiscopale, et désigné, par l'énergie de ses sentiments royalistes, à la malveillance des meneurs, n'était pas seulement délicate, elle était pleine de dangers.
Son calme ne l'abandonna pas un instant : « Que ferai-je, écrivait-il à M. Querret, clans des circonstances faciles à prévoir et qui arriveront peut-être bientôt ? Mon devoir; du moins, je l'espère, parce que je me contic en Celui de qui découlent toute force et toute lumière. »
Sa constance fut bientôt mise à l'épreuve. Que se passa-t-il à Saint-Brieuc pendant les Cent-Jours? Si aucune émeute sanglante ne désola la petite ville, plus d'un mouvement populaire jeta momentanément la terreur au sein des familles. Rien n'exprime plus vivement le trouble de ces semaines anxieuses que ces quelques lignes de l'abbé Jean à M. Querret : « Nous avons vécu trois mois sous les poignards des jacobins, au milieu de leurs insultes et de leurs menaces, et nous avons revu les scènes
de 93. Vous ne sauriez croire combien ma position particulière a été pénible. .. Enfin, je suis parvenu à maintenir l'ordre, qui a été plusieurs fois sur le point d'être troublé. Ce résultat est pour moi une bien douce récompense (1). »
Ce qu'il n'avait pu maintenir, hélas! dans le diocèse, ce sont les habitudes chrétiennes que le régime du concordat avait restaurées, et qui venaient de céder à une nouvelle tempête d'impiété. Au mois de septembre 1815, il écrivait de la Chesnaie à M. Querret : « Je suis épouvanté de la révolution qui s'est faite clans les esprits depuis quatre mois. Actuellement elle continue, et les campagnes, qui avaient résisté d'abord, cèdent aux efforts non interrompus des factieux pour les corrompre.
« Je viens de parcourir l'arrondissement de Dinan pour prendre connaissance par moi-même de quelques affaires assez importantes. Quelle a été ma surprise d'apprendre que d'excellentes paroisses n'avaient pas seulement cessé d'être aussi bonnes qu'elles l'avaient été jusqu'ici, mais que l'esprit d'impiété et d'anarchie y était devenu dominant ! J'ai fait un mandement pour ordonner des prières expiatoires conformément aux intentions du roi. A Corse iil, où il y a trois mille âmes, et où l'on comptait à peine trois philosophes il y a six mois, presque personne n'a assisté à une cérémonie qui, avant le retour de Bonaparte, n'aurait point eu lieu sans que l'église fût pleine. C'est désolant! Au reste, ne perdons pas courage, et travaillons avec d'autant plus de zèle, qu'il y a plus de difficultés à vaincre (2). »
Malgré les sourdes rancunes qui le désignaient toujours à la vengeance des anarchistes plus ou moins déclarés, M. de la Mcnnais n'hésita pas à parler très haut
1 Lettre du 22 juillet 1815, citée par Ropartz, p. 181.
2 Cité par Ropartz, p, 195.