AVERTISSEMENTS ET REPRIMANDES
contre le progrès de l'irréligion. A quelques semaines de distance, il lança deux mandements qui, de son propre aveu, tirent partout la plus vive impression.
Le premier, en date du 17 juillet 1815, prescrivait un Te Deum pour la rentrée du roi. Le grand vicaire en prit occasion de donner aux indifférents et aux esprits forts de sévères leçons. Le tonde cette composition nous paraîtrait aujourd'hui légèrement emphatique ; quelle différence toutefois entre ces périodes sonores mais pleines, et le vain cliquetis de paroles qui remplissait alors tous les discours d'apparat ! Quelle sincérité, quelle vigueur apostolique dans ces apostrophes, et quelle chaleur dans cet accent !
« D'où vient, s'écrie-t-il, qu'il a suffi d'un seul homme et de son audace pour jeter dans une horrible confusion l'Europe entière, qui l'avait repoussé de son sein? D'où vient que le corps social, sans vigueur et sans vie, a failli être brisé sous sa main comme un vase d'argile ? C'est que toutes les idées d'ordre, de justice et de vertu, tous les sentiments généreux que la religion inspire et consacre se sont affaiblis, ainsi que la foi, dans la plupart des chrétiens. Et voilà où conduit l'oubli de tous les principes sous le nom de sagesse, et l'absence de toute morale sous le nom de philosophie. Quand la religion est muette et la conscience éteinte, l'homme perd, avec le sentiment de sa grandeur, l'instinct de ses immortelles destinées. Semblable à la brute, ou plutôt s'abaissant au-dessous d'elle, il ne connaît plus d'autres jouissances que celles des sens, d'autres sacrifices que ceux qu'il fait à ses plaisirs... Qu'est-ce qu'un peuple où le saint nom de Dieu invoqué ne garantit plus la foi des promesses; où le déshonneur s'excuse par la nécessité ; où le parjure se justifie par l'usage ; où chacun est disposé à tout endurer et à tout souffrir pour dormir son sommeil ; où l'amour de soi cl la conservation de son bien-être physique sont uniquement considérés comme l'unique devoir social ? Ceci est prodigieux ; depuis l'origine du christianisme, jamais on n'avait vu rien de semblable. Sous l'influence même
des doctrines païennes, l'homme moral, quoique opprimé, n'était pas entièrement détruit : le doux nom de patrie, une vainc image de gloire remuaient au fond des âmes encore vivantes quelque chose de grand... aujourd'hui tout est mort; et si, à travers ces honteuses ténèbres, on aperçoit encore quelques hommes sans tache qui n'aient composé avec aucune faiblesse et dont rien n'ait pu ébranler l'intrépide vertu, leur nombre, hélas ! est aussi petit que celui des olives demeurées dans l'arbre après la récolte, que celui des raisins suspendus au cep après la vendange (1). »
L'abbé Jean avait écrit, disait-il, ce mandement ab irato, et, à l'exemple de Bourdaloue, il avait frappé comme un sourd.
Les francs-maçons et autres sectaires de Saint-Brieuc en restèrent ahuris et confus. L'un d'eux disait à un de ses complices :
« — Le chapitre était bon (c'est-à-dire complaisant et faible) ; mais il nous est venu un petit b . . . dont on ne fait pas tout ce qu'on veut. Le j . . . f... n'est pas plus haut que ma botte ; voyez comme il parle ! (2) » et il montrait le mandement récemment imprimé.
Ces grossièretés ne troublaient guère le grand vicaire : « Le langage de ces messieurs, disait-il, est d'une politesse exquise ; je croyais que leur critique aurait été plus amère. » Et il poursuivait tranquillement son œuvre de justicier.
Le mandement qu'il publia le 14 septembre avait pour but de faire expier par des prières solennelles les excès commis pendant les Cents-Jours. Ici encore, M. de la Mennais remplit, avec une liberté tout apostolique, le grave devoir de la correction. Au lieu de soigner sa popularité, il reprend les coupables sans autre souci que celui de leur amendement.
Ces actes retentissants révélèrent en lui un homme
1 Mandement des vicaires capitulaires de Saint-Brieuc, 17 juillet lSl-'i. ■i A flirts inédites, e/c à Mgr Brute, p. 106.