‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 88 sur 270 · PORTRAIT DU GRAND VICAIRE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU GRAND VICAIRE

do volonté qui ne reculerait jamais en pre'sence du devoir. Désormais il était maître du diocèse, et libre d'y opérer les réformes que lui suggérait son zèle.

L'abbé Jean de la Mennais est alors en pleine possession de sa vigueur physique et de ses énergies morales. C'est un homme de petite taille, au teint basané, au front large et haut, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortent comme un torrent et une physionomie des plus attirantes, malgré l'irrégularité des traits. Simple et grave sans raideur, il a cette bienveillance qui bannit la crainte sans encourager la familiarité. Une rare intelligence des hommes et des choses, un tact délicat, une conception vive, un bon sens imperturbable, une fermeté à toute épreuve jointe à une exquise bonté le rendent éminemment propre aux grandes affaires, tandis que les agréments de sa conversation, ses fines reparties, son aimable enjouement le font rechercher de tous. On se sent à la fois attiré par la douceur répandue sur ses traits et contenu par le respect qu'inspire l'austérité de sa vie. Il aborde sans trouble les questions les plus épineuses, sachant que la droiture du caractère et la rectitude du jugement réussissent souvent mieux que toutes les habiletés. Il a le don de se mouvoir avec une égale aisance au milieu des occupations les plus diverses, sans que rien puisse troubler son calme ni lasser sa patience. Bref, de l'aveu de tous, même de ses adversaires (1), ses aptitudes le désignent pour un grand rôle.

(1) Le chanoine Lesage, malgré son antipathie habituelle pour M. de la Mennais, n'a pu s'empêcher de lui rendre justice dans de nombreux passages de ses Mémoires. Il a crayonné son portrait à ditfèrentes reprises. Voici deux de ses esquisses : « Quoique la Révolution, dit-il, ait empêché M. de la Mennais de faire aucune étude suivie, même pour les humanités et le latin, qu'il entend très bien, sans, je crois, s'être jamais beaucoup exercé à le parler et à l'écrire ; bien que ses études ecclésiastiques aient été également coupées et défectueuses, il n'est pourtant pas, sous ce rapport, dépourvu de connaissances positives. Il a, d'ailleurs, l'esprit vif, pénétrant, une grande sagacité, une extrême facilité pour les affaires, qu'il tranche sans façon quand

C'est sur lui que, malgré sa jeunesse, retomba, dès la première heure, presque tout le poids du gouvernement. Son collègue, M. Manoir, était universellement vénéré. Secrétaire particulier du dernier évèquc de l'ancien régime, Mgr de Bellescise, caché plus tard dans le pays et investi des pouvoirs de vicaire général par le pontife exilé, emprisonné sous la Terreur, choisi de nouveau comme auxiliaire par Mgr Caffarelli, il avait passé sa vie au service du diocèse dans des fonctions aussi délicates qu'importantes; mais la vieillesse avait fait son œuvre et le chapitre, en lui déléguant ses pouvoirs, avait voulu surtout rendre hommage au passé.

Ancien curé et vicaire général forain dans la partie du diocèse de Quimper récemment annexée à celui de Sainl-Brieuc, M. Floyd était un modèle de régularité, de politesse et de charité; mais il avait quatre-vingt-deux ans. M. Boulard, chanoine titulaire depuis 1774, était atteint d'une surdité presque complète.

Seul, M. de la Mennais pouvait suffire aux fatigues d'une administration compliquée; seul aussi, il pouvait honorablement représenter le pouvoir ecclésiastique en face des autorités civiles, dans les réunions officielles. Ses vénérables collègues le comprirent si bien, que jamais, pendant la longue vacance du siège, l'un d'entre eux ne revendiqua l'honneur d'écrire un mandement ou de porter la parole dans une assemblée.

il n'en peut sortir autrement. Personne n'est plus tenace que lui dans les projets qu'il conçoit, plus inventif en ressources, plus constant, plus infatigable à les employer.» Et ailleurs: « M. de la Mennais est homme d'esprit, très propre aux affaires, qu'il traite un peu à la Bonaparte, c'est-à-dire allant toujours de l'avant, et d'un air de confiance à déconcerter ses adversaires. 1 1 ne sait pas ce que c'est que reculer. S'ofl're-t-il un obstacle insurmontable ? 11 s'arrête, seulement pour changer de route, et finit presque toujours par arriver. Le succès est explicable par sa ténacité et par la pusillanime inconstance de la plupart des hommes, que déroute ou fatigue une fermeté soutenue. Il n'est point dans la conversation un dissertateur qui subjugue, ni même un parleur agréable qui séduit. 11 ne lâche que de courtes phrases, prises, sinon données, pour des traits de lumière et de génie. Il part ensuite d'un éclat de rire presque convulsif, qui est pris pour un cri de victoire. Quant h ses connaissances, il en a plus qu'on n'en doit attendre d'un homme qui, depuis les premiers éléments de la grammaire, s'est, de son aveu, formé sans maître.» — Mémoires manuscrits, t. 1 et i.

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