SÉVÉRITÉ POUR LES LECTURES
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Sa sollicitude pour Tàme des enfants le portait à bannir de ses écoles tout livre qui, de près ou de loin, pouvait présenter un danger. C'est ainsi qu'il écrivait, un jour, au frère Ambroise : « Vous ne devez point introduire les Fables de La Fontaine dans vos classes, mais vous pouvez faire apprendre aux plus avancés quelques morceaux du poème de la Religion (1), »
Pourquoi cette exclusion d'un auteur qui compte parmi les modèles? L'abbé Jean aurait-il méconnu la maîtrise incomparable du fabuliste? Non, certes; mais s'il goûtait, autant que personne, le charme de ses récits, il jugeait sa morale trop terre à terre, et ne supportait pas que des idées et des sentiments vulgaires fussent présentés à l'enfant sous la parure enchanteresse d,e la poésie.
Il poussait, à cet égard, le scrupule jusqu'à écarter du bureau des Frères tout livre étranger à leurs fonctions ou exprimant des opinions tant soit peu contestables : « Des ouvrages de mon frère, écrivait-il un peu rudement au frère Ambroise, vous ne devez lire que le Guide du premier âge et le Guide spirituel. Tous les autres livres traitent de sujets dont il est ipiutile que vous vous occupiez. D'ailleurs, vous ne seriez pas capable de les entendre (2). » Notons que cette lettre, datée du 3 mars 1829, est antérieure aux^ publications vraiment dangereuses de Féli.
Il défendait, de même, à tous ses Frères, la lecture des journaux. Etait-ce étroitesse d'esprit? Non. L'homme quine reculait pas devant de telles mesures avait l'intelligence ouverte à tous les progrès. Il le montrait bien, à ce momentlà même, par l'impulsion vraiment libérale qu'il donnait aux études dans la maison de Malestroit. Il le témoignait mieux encore par la concurrence loyale qu'il cherchait à établir entre ses écoles et les écoles laïques, sur le terrain
(1) De Louis Racine.
(2) Lettre inédite, 3 mars 1829. — Archives des Frères.
de renseignement purement profane, afin d'établir entre elles ce qu'il appelait Fémulation du bien (1).
Si donc ce fermcvct large esprit interdisait à ses disciples toute occupation, toute lecture étrangères à leurs fonctions, c'est que, pour lui, le temps des Frères était sacré, et qu'ils le devaient tout entier à Dieu et aux enfants. De plus, le journalisme lui inspirait, surtout depuis les mésaventures de VAvenir, une vive répugnance. Il craignait la passion politique pour ses disciples qui, aussi bien que les prêtres, devaient être les hommes de tous.
On peut se demander pourquoi tant d'efforts consacrés par les Frères à l'enseignement religieux, dans un pays où la foi est restée vivace, et où les prêtres, chargés par état de cet enseignement, ont toujours joui de la confiance publique.
M. de la Mennais connaissait ses compatriotes. Il ne doutait pas de 1 ardeur de leur foi, mais il la voulait éclairée. Or, de rares catéchismes entendus, pendant quelques mois de l'année, par des enfants que leurs parents gardaient chez eux tout l'été et une partie de l'automne, étaient insuffisants pour former des convictions chrétiennes. Aussi estima-t-il que ses Frères devaient reprendre en classe Fœuvre du prêtre, la développant et 1^ complétant sans cesse, afin de l'affermir.
Ce n'est point, d'ailleurs, qu'il négligeât l'enseignement profane. Seulement, à la différence de nos modernes éducateurs, qui imposent le même programme aux écoles primaires de tout un pays, quels que soient le milieu social des enfants et leur future carrière, il voulait l'enseignement exactement proportionné à là capacité des élèves, et surtout adapté à la profession qu'ils devaient embrasser.
(1) Bien que ses maisons ne fussent pas soumises au contrôle de TEtat il n'avait pas de plus grand plaisir que de recevoir un inspecteur envoyé par le ministre, et il aimait à tenir ses Frères en haleine par l'annonce de ces visites. « M. Gégou, inspecteur de lUniversitc, ira vous voir prochainement, écrivait-il au frère Ambroise. Ayez soin de tenir la maison bien propre. Faites -le interroger les enfants de la grande classe, .et montrez-lui leurs cahiers (a). » Toujours, après la visite, il provoquait les observations et les conseils de l'inspecteur.
(a) Lettre inédite, du 28 avril 1829. ^— Archives des Frères.