PREMIERS RÉSULTATS OBTENUS
réalisaient : l'action de ses fils, encore si peu nombreux au Sénégal, allait s'exercer jusque sur ces farouches habitants du continent noir, qu'aucune civilisation n'avait effleurés.
Gomme aux Antilles, les Frères instruisaient les jeunes esclaves, mais avec moins de peine. Le cruel préjugé qui creusait un abîme entre les blancs et les gens de couleur n'existait pas au Sénégal. Dès l'origine, les Frères virent les enfants de famille libre venir en classe accompagnés des fils de leur nourrice, avec lesquels ils partageaient leurs jeux. Ils s'appliquèrent, naturellement, à fortifier ce lien, si bien qu'en 18i8 l'émancipation put se faire sans secousse.
Sans quitter Ploërmel, M. de la Mennais eut l'occasion de juger, par lui-môme, l'œuvre de ses fils du Sénégal.
En 184i, le gouverneur BoûetTWillaumez, rentrant en France, avait emmené avec lui six jeunes gens de Saint-Louis. On voulait les préparer, par un complément d'études, à devenir, plus tard, d'utiles fonctionnaires dans la colonie. Arrivés à Paris, trois d'entre eux furent mis en relation avec des élèves du séminaire du Saint- Esprit, leurs compatriotes, se' sentirent la vocation ecclésiastique, et le déclarèrent au ministre de la Marine. Celui-ci, charmé de pouvoir procurer au Sénégal des prêtres indigènes^ encouragea chaudement leur dessein, et les envoya en Bretagne, terminer leurs études classiques, auprès de M: de la Mennais.
Celui-ci ne pouvait personnellement s'occuper d'eux, et les collèges autrefois dirigés par lui étaient passés en d'autres mains. Il ne voulut pas, néanmoins, tromper la confiance du ministre. Il accueillit à bras ouverts les trois jeunes Sénégalais, John Lacombe, Pierre Kikou et Charles Picard, puis il les envoya au collège de Tréguier. Ses protégés passaient leurs vacances, soit à Ploërmel, soit à Dinan, dans la maison des Frères (I).
(1) M. de la Mennais écrivait alors au ministre de la Marine : « Si ceci n'est qu'un commencement, et que vous persistiez à vouloir établir un petit séminaire colonial, il me sera facile de seconder vos vues, et je m'y prêterai de. tous mes moyens. » — Lettre inédite du 26 juillet 1844. — Archives des Frères.
A Ploërmel, ils se reacontraient avec cinq ou six novices originaires des Antilles, et destinés^ comme eux, à l'apostolat du Séne'gal. On ne saurait dire les attentions du Père pour ces pauvres jeunes gens, transportés du pays du soleil dans les brumes armoricaines. Jamais leur vêtement n^était assez chaud, leur nourriture assez, délicate. Il prenait soin lui-même de reconnaître s'ils, avaient, au dortoir, assez de couvertures ; bref, leur propre mère n'eût été ni plus dévouée, ni plus attentive. Aussi quels élans de reconnaissance jaillissaient de ces âmes naïves lorsque, au retour de Tréguier, ils apercevaient, debout sur le perron de la maison-mère, et leur tendant les bras, « le bien-aimé père des Africains » !
Leurs études classiques terminées, les jeunes Sénégalais furent invités par le ministre à passer au séminaire colonial, dirigé par les Pères du Saint-Esprit. La, malgré une santé fortement contrariée par le climat de Paris, ils tirent dans l'étude de la théologie d'assez rapides progrès ; mais, lorsque revenaient les vacances, il leur fallait l'atmosphère de Ploërmel, ses calmes joies et ses souvenirs heureux.
L'un des trois, Pierre Kikou, malgré d'excellentes qualités, fut déclaré, par les Pères du Saint-Esprit, impropre au sacerdoce. Charles Picard reçut la tonsure au séminaire colonial ; mais, menacé de graves accidents de santé, il fut rappelé au Sénégal par le vicaire apostolique, Mgr Kobès. Sa lettre d'adieux à M. de la Mennais est un long sanglot. Quant à John Lacombe, le plus pieux et le plus intelligent du groupe, il quitta Paris une fois ordonné sous-diacre et reçut le sacerdoce dans l'église de Gorée. Il écrivait, quelques jours après, à son bienfaiteur: «'Depifis ma prêtrise, au Mémento des vivants, je recommande toujours à Dieu le bien-aimé Père que j'ai laissé en France, et je lui ai consacré uniquement ma troisième messe (1). »
(i) Lettre inédite, du 18 octobre 18o2. — Archives des Frères.
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Revenons aux écoles se'ne'galaises. Le collège était peu à peu tombé en détresse. Délivre de cette rivalité, nommé directeur de tous les Frères établis^ soit à Saint-Louis, soit à Gorée, le frère Eutyme reprenait peu à peu, vis-à-vis de M. de la Mennais, ses allures indépendantes. La désobéissance formelle n'était point son fait; mais il agissait volontiers sans prendre conseil. C'est ainsi qu'il admit à la table des Frères le nouveau directeur du collège, M. Carmaran, et tout son personnel. C'est ainsi également qu'à la démande du gouverneur et du préfet apostolique, il installa dans l'école un petit atelier, sur le modèle de ceux qu'il avait vus à Ploërmel. Trois y ouvriers du service de Tartillerie : un menuisier, un charpentier et un serrurier, y furent attachés, et plusieurs apprentis vinrent immédiatement s'y former aux professions manuelles.
L'idée, en elle-même, pouvait être excellente; mais de telles innovations, entreprises sans l'avis du supérieur général, étaient trop contraires à l'esprit d'obéissance pour que M. de la Mennais pût les tolérer. Il profita d\ine maladie du frère Eutyme pour le rappeler à Ploërmel, et le remplaça encore, mais provisoirement, cette fois, par le frère Gildas.
Avant de suivre les nouveaux progrès des Frères de Saint-Louis, un mot sur l'école de Gorée*.
Là aussi, tout en demandant à grands cris ^es maîtres chrétiens, on les avait, d'abord, un peu trop assimilés aux purs esprits. Lorsque, le 30 novembre 1843, les frères Sigismond et Liguori-?Marie débarquèrent dans l'île, on leur assigna comme résidence une maison abandonnée, sans meubles, et d'une malpropreté repoussante. Leur première journée se passa à errer par la ville, en quête des objets de première nécessité. On les laissait manquer de tout. Etait-ce ingratitude ou indifférence calculée ? Non : la prévoyance administrative était
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seule en défaut. A peine installés, ils trouvèrent dans la sympathie des habitants une ample compensation aux avanies des débuts.
Le succès, d'ailleurs, ne tarda guère. Ouverte avec soixante-dix enfants légers, violents, batailleurs, l'école en compta bientôt le double, et les maîtres finirent, à force de fermeté, par se faire obéir.
Mais c'était l'époque où toutes les faveurs de^ l'administration allaient au collège de Saint-Loliis. L'école de Gorée fut privée, elle aussi, de ses meilleurs élèves. Les Frères s'en consolèrent en développant, dans le sens des vertus chrétiennes et familiales, les âmes obscures qu'on leur laissait.
L'un d'eux, le, frère Liguori , ne tarda pas à être vénéré comme un saint. C'était un de ces jeunes créoles dont le frère Ambroise avait discerné la vocation aux Antilles. Nature douce, aimante, énergique aussi quand il le fallait, et propre aux affaires, il avait conquis, tout jeune, l'entière confiance du Père, qui, dans la direction intérimaire de l'école de Gorée, lui faisait faire l'apprentissage de l'autorité.
Rien de touchant comme les lettres échangées entre le jeune religieux qui s^essaye au détachement et le vieillard qui n'aspire plus qu'aux joies de l'autre vie.
Au mois de juillet 1846, le frère Liguori a perdu sa mère; on vient de l'apprendre à Ploërmel, et il faut transmettre à Gorée la fatale nouvelle. C'est le supérieur lui-même qui s'en charge: « Mon très cher Frère, écrit-il, elle vit ... elle vit pour ne plus mourir, cette mère si tendre et si chrétienne, qui est en ce moment l'objet de vos regrets et de vos larmes! Consolez-vous donc dans cette pensée. La mort n'est qu'une séparation bien courte; nous ne tarderons pas à nous réunir, dans le sein de Dieu, aux personnes chères que la nature nous enlève, si, les uns et les autres^ nous méritons, en vivant en saints, de mourir en saints (1). »
(1) Gf de -Mirecourt, op. cit., p 226.