LE FRÈRE LIGUORI
Les premières difficulte's vaincues, le directeur de Gorée énumère, avec quelque complaisance peut-être, au vénéré Père, les petits succès de ses enfants. Celui-ci l'encourage, sans doute, mais avec quelles précautions pour sauveg-ardçr son humilité et le maintenir dans son rôle d'éducateur chrétien !
« Après vous avoir éprouvé, Dieu bénit votre établissement d'une manière admirable. Il faut l'en remercier ; mais ne manquez pas de lui rapporter toute la gloire du succès... Je vois avec plaisir les progrès de vos enfants dans les sciences humaines; toutefois, ce que je désire par-dessus tout, c'est d'apprendre qu'ils en font de plus grands encore dans la science des saints. Prie/ beaucoup pour eux (1)! »
Attentif au progrès spirituel de son disciple, M. de la Mennais ne l'est pas moins au bien-être, même matériel, des négrillons de Gorée. Se faire aimer, tel est le grand art de l'éducateur, et c'est ce que répète sans cesse ce maître éminent.
Poussé à bout par la paresse ou l'indiscipline de certains écoliers, le pauvre frère Liguori est bien tenté, parfois, de sévir rudement ; mais comment ne pas se calmer en lisant cet avis: « Tâchez de vous faire aimer d'eux : c'est le meilleur moyen de vous en rendre maître. Les punitions trop rudes rebutent et irritent (2). »
Docile à cette direction, le frère Liguori finit par faire de l'école de Gorée une maison aussi bien réglée que la meilleure école bretonne. Certes, les tribulations ne lui avaient pas manqué. Après avoir vu sa classe plusieurs fois décapitée par la volonté expresse du gouverneur, il avait dû laisser là, plus d'une fois, ses négrillons, pour aller porter secours à ses confrères de Saint-Louis, décimés par la maladie. Terrassé, à son tour, par la fatigue et la lièvre, il lui avait fallu, à plusieurs reprises, passer de sa classe à l'hôpital ; enfin la cruelle douleur de voir un
(1) Lettre inédite du 20 novembre 1847, — Archives des Frères.
(2) Lettre inédite du l" décembre 1846. — Ibid.
(Je ses subordonnés infidèle à sa vocation ne lui avait point été épargnée. Vainqueur de tous ces obstacles, mais assoupli par les résistances^ et parvenu à ce degré d'indulgence que donne, après quelques années, le maniement des hommes, il était mûr pour de plus- hautes fonctions.
M. de la Mennais s'en souviendra toujours, et désignera, plus lard, le frère Liguori comme directeur principal des Frères sénégalais.
En attendant, celui-ci va trouver, dans l'amitié d'un supérieur local pieux, zélé et prudent comme lui-même, le réconfort nécessaire pour porter allègrement la fatigue d'une tâche ingrate et le poids d\m exil qui menace de s'éterniser.
Au mois de mars I80O, débarquait à Saint-Louis le frère Etienne-Marie, placé par M. de la Mennais à la tète de l'école. Il se présentait avec des pouvoirs plus étendus que ceux du frère Eutyme. M. de la Mennais plaçait sous son autorité tous les Frères africains, aussi bien ' ceux de Gorée que ceux de Saint-Louis ; on devait suivre, sou^sa surveillance, les exercices de la retraite annuelle, et, seul désormais, il devait faire les mutations nécessaires dans la colonie.
La confiance du supérieur général était bien placée. Peu de Frères gardaient, au même degré que le frère Etienne, l'empreinte delà formation de Ploërmel ; aucun, pas même le frère Ambroise ou le frère Arthur, n'offrait^ comme lui, Fadmirable équilibre de facultés que, si souvent, nous avons admiré chez le fondateur.
En apprenant cette nomination, le frère Liguori ne put contenir sa joie. Ils s'étaient connus à Ploërmel, et des liens de vive sympathie les unissaient déjà. Une grande conformité de vues, jointe à la communauté de préoccupations et de travaux, ne fit que la fortifier. Le frère Liguori prit l'habitude de consulter le frère Etienne pour toutes les décisions importantes. Dès lors, son action ne se distingue plus guère de celle du directeur principal, et l'histoire de son école se confond presque avec celle de la maison de Saint-Louis.