‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 107 sur 260 · I.E FRÈRE FRANÇOIS DE PAULE 30:i · texte numérisé non relu

I.E FRÈRE FRANÇOIS DE PAULE 30:i

Lorsque le frère Etienne arriva au Séne'gal, une pénible inquiétude régnait parmi les Frères. Un jeune religieux, compatriote et ami du frère Liguori, le frère Françoisde Paule, venait de quitter Fécole de Saint-Louis et l'institut, sur Finvitation des Pères du Saint-Esprit, pour recevoir chez eux le sacerdoce. Les tentatives d'un Frère pour s'élever au-dessus de son état sont chose assez commune, et nous négligerions ce menu fait, s'il n'avait été pour M. de la Mennais l'occasion de graves embarras^ à cause du conflit qu^il pouvait faire naître entre les deux congrégations.

Les missionnaires du Saint-Esprit et du Saint Cœur de Marie avaient, en 1843, abordé, pour la première fois, la côte occidentale d'Afrique. Etablis d'abord au Cap des Palmes, puis au Gabon, ils avaient le dessein de pénétrer au Sénégal par Gorée ou Dakar, afin de remédier, par leur présence, à la pénurie de prêtres qui désolait la colonie. Malheureusement, ils étaient eux-mêmes peu nombreux. En quête de vocations, ils accueillaient volontiers les indigènes qui marquaient des dispositions pour la prêtrise. Vers 1848, quelques Pères vinrent prêcher à Saint-Louis, et firent connaissance avec les Frères de Ploërmel. Or, de leur côté, deux prêtres de la colonie, successivement préfets apostoliques au Sénégal, MM. Arlabosse et Vidal, gémissaient sur la disette de prêtres. Ayant distingué, parmi les Frères de Saint-Louis, le jeune François de Paule, que flattait beaucoup la perspective du sacerdoce, ils lui avaient donné des leçons de latin et de théologie. D'autres Frères, compatriotes du jeune créole, se livraient secrètement aux mêmes études.

Des pourparlers s'engagèrent entre le P. Bessieux, missionnaire du Saint-Esprit, et le frère François de Paule ; des promesses furent même échangées. Les choses en étaient là, lorsque de la M. Mennais, instruit de ce qui se

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passait, envoya au jeune religieux l'ordre de partir immédiatenient pour Ploërmel.

Au lieu d'obéir, le frère François de Paule quitta précipitamment Saint-Louis, et s'enfuit à Dakar, où, sur la recommandation de M. Vidal, les missionnaires lui firent bon accueil.

Le P. Bessieux venait d'être nommé vicaire apostolique des Deux-Guinées, et il avait pour coadjuteur Mgr Kobès, de la même Congrégation. Ces deux prélats paraissaient disposés à admettre aux saints ordres le frère François de Paule, que le préfet apostolique de Saint-Louis avait cru pouvoir délier de s-on vœu d'obéissance. C'est ce que M. de la Mennais était décidé à ne point permettre, alléguant l'obligation de justice qui, en dehors même du vœu d'obéissance, engageait toujours vis-à-vis de lui le religieux transfuge. 11 fit entendre au R. P. Libermann, supérieur général de la congrégation du Saint-Esprit, d'énergiques protestations.

Mgr Kobès, toujours persuadé que ses missionnaires avaient le droit de recevoir à Dakar, moyennant dispense des engagements religieux, les Frères qui offraient des marques de vocation pour leurs œuvres, porta Taffaire à Rome. De son côté, le P. Libermann avisa le ministre d'une résistance qu'il regardait comme un obstacle au progrès de la mission de Guinée.

Ils réclam'aient, l'un et l'autre, de la meilleure , foi du monde, parce qu'ils ignoraient la vraie situation des Frères vis-à vis de l'institut de ^Ploërmel. Voici en quels termes M. de la Mennais la rappela au ministre :

(( Messieurs les missionnaires de Guinée ne tiennent aucun compte des engagements de justice contractés par les Frères envers moi, et ils n'hésitent pas à dispenser d'un vœu dont le pape lui-même ne dispense jamais, c'està-dire cVun vœu qui emporte une obligation envers un tiers qui a accepté. Ils oublient que la dispense de l'obligation contractée de ne jamais priver la société de son concours à l'œuvre entreprise peut donner lieu à de graves injustices envers ladite société, et que, pour cette raison,

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les Lettres apostoliques demandent que ceux qui sont intéressés dans un vœu interviennent dans la dispense. L'engagement de stabilité est supposé dans tous les ordres, qu'il soit exprimé ou non. J'ajoute qu'il est formellement exprimé dans le nôtre, et que, dans toutes nos retraites annuelles, avant la profession, on ne manque point de le rappeler et de l'expliquer. Les maximes contraires, soutenues par quelques ecclésiastiques des colonies, ébranlent les vocations de presque tous nos Frères créoles, et menacent d'une ruine prochaine nos deux établissements du Sénégal (1). »

Comme l'avait prévu M. de la Mennais, en présence de l'obligation de justice, Rome refusa de trancher le débat, et renvoya le frère François de Paule devant son supérieur. Il était temps : plusieurs frères de Saint-Louis prenaient goût aux études latines, et M. de la Mennais, craignant pour leur vocation, avait dû les faire embarquer précipitamment.

Quelques mois plus tard, en I80I, par une matinée d'hiver, sombre et pluvieuse, un ecclésiastique de chétive apparence, enveloppé d'une houppelande d'étoffe grossière, sonnait à la porte de l'enclos de Ploërmel et demandait à voir le supérieur général.

M. de la Mennais célébrait la sainte messe.

On introduit l'étranger dans le bureau de l'économe, et on lui offre une chaise auprès du poêle. Les souliers du pauvre prêtre témoignent du mauvais état des chemins. 11 demande une brosse pour les nettoyer lui-même.

« Inutile, dit le Frère économe ; vous n'auriez pas fait dix pas dehors à travers la boue et le mortier de nos récentes constructions, qu'il faudrait recommencer. »

La messe achevée, le visiteur est introduit dans la chambre du Père. Celui-ci le reçoit, comme il recevait tous

(1^ Lettre inédite du 24 juillsl 1850. — Archives des Frères. — M. de la Mennais avait aussi écrit au P. Libermann pour «e plaindre de son attitude dans TafTaire. Celui-ci, mis au courant de la vraie situation, s'empressa de protester, auprès du supérieur de Ploërmel, de la droiture de ses vues.

Jes ecclésiastiques, avec une familiarité affable, et, lui montrant un siège près du feu :

(( — Qui êtes-vous, monsieur l'abbé?

— Je suis missionnaire en Guinée, et je serais heureux de dire la sainte messe à votre chapelle.

— Vous vous appelez ?

— Bessieux. »

A ce nom, le Père se lève précipitamment. Il semble lout ému et désolé.

« ~ Mais vous êtes évoque! Ah! Monseigneur^

pourquoi ne pas vous être nommé tout d'abord ?.... Pourquoi m'exposer à vous recevoir ainsi ? «

Et l'humble prêtre de tomber à genoux, et de baiser avec respect les mains du prélat.

Mgr Bessieux avait, en effet, profité d'un voyage en France pour aller jusqu'à Ploërmel. Il venait de voir ajouter la Sénégambie aux territoires de sa juridiction africaine ; Saint-Louis et Gorée lui seraient désormais soumis. Il désirait, par une loyale explication avec M. de la Mennais. dissiper les malentendus qui menaçaient de perpétuer le malaise entre les Pères du Saint-Esprit et les Frères de Ploërmel, malaise dont, plus que jamais, les Frères du Sénégal seraient exposés à souffrir.

Il ne tarda pas à s'applaudir d'avoir affronté la boue des chemins bretons et le sans-gêne du Frère économe.

M. de la Mennais lui indiqua la nature exacte des engagements que les Frères contractaient envers lui ; il lui fît connaître ensuite les antécédents du pauvre frère François de Paule et les circonstances de sa fuite en Guinée, puis, d'un ton décidé :

(( Maintenant, Monseigneur, vous êtes seul juge en cette affaire. Prononcez. J'accepte d'avance votre arrêt. »

Le prélat n'hésita pas un instant : « Jamais, 'déclarat-il, je n'imposerai les mains à un tel sujet. »

La paix était faite. Désormais le^ deux instituts, au lieu de se suspecter, travailleront de concert à Tévangélisation du Sénégal.

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