L'ECOLE DES OTAGES W
En arrivant à Saint-Louis, le frère Etienne-Marie avait trouvé rétablissement en émoi, presque en elTervescence. Son affabilité, son tact, et aussi sa fermeté, rétablirent promptement le calme ; on reprit courageusement la besogne quotidienne. Cette besogne était lourde à l'excès ; le collège n'était plus qu'une simple annexe de l'école, et la foule sans cesse grossissante des écoliers réclamait de plus vastes locaux.
Malgré tout, l'administration civile restait défiante et tracassière.
Anciens officiera de terre ou de mer, accoutumés à l'obéissance passive de leurs hommes, les gouverneurs du Sénégal traitaient volontiers les Frères en simples fonctionnaires, sans se douter qu'ils dépendaient d'une autre autorité^que la leur. Envoyés aux colonies sur la demande instante du ministre de la Marine, contents du strict nécessaire, dévoués jusqu'à la fatigue et à la maladie, les pauvres religieux ne recueillaient parfois, pour prix de leurs sacrifices, que de brutales remontrances. Tantôt, malgré des succès hautement proclamés par les familles, on mettait en doute la valeur de leur enseignement ; tantôt on prétendait leur imposer des charges que ni leur règle, ni leur santé, ni parfois leur conscience, ne leur permettait d'accepter.
Le frère Eutyme avait fièrement revendiqué son indépendance. Le frère Etienne-Marie le fit, avec plus de dignité peut-être, et non moins d'énergie.
La fameuse « Ecole des otages », qui devait rendre, plus tard, de si utiles services, était alors livrée au désarroi, et la présence des « princes » de race noire était, pour la maison des Frères elle-même, un élément de désordre. Le directeur écrivait à M. de la Mennais : « Notre établissement est quelque chose d'indéfinissable. Il s'y trouve cinq ou six princes de l'intérieur, retenus comme otages, puis au moins autant d'élèves entretenus par
le gouvernement. C'est une vraie cohue que ces gens-là. Ils vont en classe avec les autres quand il leur plaît, les princes surtout^ puis ils vont et viennent par la ^ille à leur fantaisie. Cependant ils couchent à la maison, dans une espèce de magasin, au-dessous des classes ; ils mangent aussi dans le même lieu, où une femme de'signée par le gouvernement leur apporte du couscous, aux princes comme aux autres. Cette quinzaine de jeunes gens vivant dans la maison nous sont aussi étrangers que les autres écoliers (1) ; ils se couchent quand ils veulent et comme ils l'entendent, sans aucune surveillance ; ils sont chez nous comme s'ils étaient chez eux (2). »
Impossible de tolérer longtemps pareil désordre. M. de* la Mennais prescrivit de né rien brusquer, mais de saisir la première occasion pour congédier ces hôtes incommodes. Elle ne devait pas se faire attendre.
Au mois d'août 1850, le frère Etienne profita d'une querelle scandaleuse entre écoliers et otages pour remettre ceux-ci entre les mains des autorités et déclarer qu'il ne les recevrait plus. M. Aumont gouvernait alors le Sénégal. C'était un homme violent, très infatué de son autorité. Il fit enjoindre au frère Etienne de donner aux otages une chambre dans l'école, et de les laisser libres relativement au règlement. Le directeur répondit qu'aucune convention ne pouvait contraindre les Frères à recevoir les otages dans leur maison, qu'ils y portaient l'indiscipline;, et qu'il se refusait absolument à les reprendre.
Le gouverneur n'était point accoutumé à pareil langage. Il fit mander le frère Etienne, l'accusa d'insubordination, et lui reprocha d'appeler la maison des Frères « sa maison » , puis il ajouta : « Je n'aurais jamais cru trouver tant d'entêtement dans un religieux qui a fait vœu d'obéissance ; ]e vous dénoncerai au préfet apostolique.
— En appelant la maison d'école « notre maison », répondit le frère, je. n'ignore pas que c'est Tadministra-
(1) Les écoliers ordinaires éfant externes, les Frères ne les voyaient qu'en class*.
(2) Lettre inédite du 6 ayril 1850. — Archives des Frères.