‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 109 sur 260 · L'ÉCOLE DES OTAGES M · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DES OTAGES M

tion qui la loue; mais, comme tout locataire, j'en ai la libre disposition, selon le prospectus de mon institut. Je reconnais M. le préfet apostolique pour mon chef spirituel ; mais la présente affaire est tout à fait en dehors de sa juridiction.

— Sachez que, dans la colonie, je suis le seul maître, et ne connais, ni le ministre, ni votj*e supérieur général.

— Monsieur le gouverneur, je n'ai jamais fait le vœu d'obéir aveuglément à tout le monde. Le temps de l'esclavage est passé ; chacun a ses droits, et quant à moi, je n'entends nullement me rendre esclave des caprices des otages. »

Le gouverneur se le tint pour dit. Les gênantes altesses cessèrent d'être à la charge des Frères, et ne fréquentèrent plus les classes qu'à titre d'externes. Mais M. Aumont gardait sur le cœur les répliques hardies du frère Etienne, et il entreprit de le faire plier sur un autre point.

Peu de temps après, un sergent se présenta, de sa part, à la maison des Frères, et enjoignit au directeur de ne plus faire lire les otages dans les « Dévoilas du chrétien », sous prétexte qu'ils devaient rester mahométan,s. Le directeur avait présente à l'esprit la prescription formelle du règlement des Frères. « Dites à M. le gouverneur, réponditil, que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, qu il les appelle tous à la connaissance de son nom et à la possession du ciel. D'ailleurs, le livre en question est approuvé par le conseil de l'Instruction publique. M. le gouverneur peut nous faire embarquer, mes confrères et moi, mais nous n'obéirons pas à un ordre qui répugne à notre caractère de chrétiens, et encore plus à notre état de religieux (1). »

La relation de toute cette affaire fut envoyée à Ploërmel. Quelle impresssion produisit-elle sur le fondateur, maintenant confiné dans sa chambre de malade ? Nul doute qu'il n'ait béni de loin la fière attitude de son fils. 11 peut vieillir

(1) Ces détails sont empruntés à une notice manuscrite sur l'école de Saint-Louis. L'auteur, qui n'a pas signé, s'inspire, en la complétant, de la notice du frère Pascai-Joseph.

désormais, il peut disparaître même^ puisque tant de ses disciples ont hérité de son esprit. Ses vertus préférées : la foi, l'intrépide courage, le culte passionné de Thonneur, sont le patrimoine inamissible de son institut. Gomment, après cela, ne pas s'endormir dans la joie de l'œuvre accomplie ?

D'autres récits africains lui rappelaient les lointaines années de Saint-Malo et de Saint-Brieuc.

Délivré, en 1831, de 1-a surveillance de x\I. Aumont, le frère Etienne s'efforça de former un petit groupe d'élèves fervents, capables de donner le ton à l'école et de porter dans les familles une durable édification.

La pauvre chapelle des Frères vit des réceptions de congréganistes comparables, pour le recueillement, aux plus pieuses cérémonies bretonnes.

Le frère Etienne ne se contentait pas de préparer à la colonie d'excellents chrétiens, il rêvait de former, pour son institut, des Frères indigènes. L'idée était hardie, mais pouvait devenir féconde. Le jour où un Frère serait en mesure de faire la classe en « volof », langue parlée par l'immense majorité des habitants de Saint-Louis, l'influence des religieux serait décuplée.

Le nouveau gouverneur^ M. Protêt, applaudissait hautement. M. de la Mennais encouragea, lui aussi, le projet, en recevant, au noviciat de Ploërmel, un jeune Sénégalais qui devait devenir le frère André Gorsini. Revenu à Saint-Louis, celui-ci s'épuisa en quelques années au service de ses compatriotes, et mourut en prédestiné. Il avait été remplacé, à Ploërmel, par un autre élève du frère Etienne, Charles d'Erne ville, qui, sous le nom de irère Pierre Glaver^ rendit, à son tour, de grands services -à l'école de Saint-Louis.

Les missionnaires du Saint-Esprit, établis en Sénégambie , et les Frères du Sénégal étaient maintenant sur le pied de l'intimité. Plein d'estime pour des religieux qu'il voyait, depuis longues années, travailler presque sous ses yeux ; persuadé, comme le frère Etienne, que des Frères indigènes atteindraient, plus sûrement que des Européens, les

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peuplades de l'intérieur, iMgr Kobès eut l'ide'e de former pour les besoins de sa mission, un corps de religieux instituteurs recrutés, partie en Europe, partie en Guinée et au Sénégal. Il les confierait, pour le noviciat, à M. de la Mennais, qui, plus tard^ garderait sur eux une direction générale, limitée toutefois par les besoins du vicariat apostolique. Un traité fut conclu, sur ces bases, entre le prélat et le supérieur de Ploërmel. Malheureusement, le frère Ferréol, que l'on destinait à diriger le nouveau groupe et à fonder l'école de Dakar, mourut inopinément. M. de la Mennais n'ayant aucun autre sujet à proposer pour cette fonction, le projet fut abandonné ; mais cet échec partiel ne nuisit point aux premières fondations.

L'œuvre des Frères, longtemps contrariée par de mesquines oppositions, jouissait maintenant des encouragements du pouvoir. Elle prospérait, sous la bienveillante administration de M. Protêt, lorsque celui-ci, fatigué par le climat, quitta ses fonctions. '

Il fut remplacé, en 1854, par l'homme qui a le plus fait pour la puissance et le prestige delà France au Sénégal, le capitaine de génie Faidherbe. Inutile de rappeler les faits d'armes qui le désignaient pour ces hautes fonctions. La soumission des peuplades dont les incursions dans la banlieue de Saint-Louis rendaient souvent notre autorité illusoire, l'annexion des territoires qui, joints à nos anciennes possessions, ont formé peu à peu un vaste empire, sont en grande partie son œuvre.

Mais ce qui le recommandait aux habitants de Saint- Louis,* c'étaient ses qualités d'administrateur. Politique avisé, ingénieur habile, homme d'autorité autant que d'initiative, Faidherbe vit tout de suite ce qui manquait à un pays encore neuf à bien des égards, et prétendit tirer parti de toutes ses ressources.

Dès la première heure, l'instruction publique attira son

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attention. Il entreprit de compléter Tes cadres da personnel, de perfectionner les programmes d'études, surtout de faire pénétrer la langue française dans toutes les couches de la population musulmane, Si le goût de l'instruction, l'esprit d'observation, le sens des meilleures méthodes, suffisaient pour élever le niveau moral d'un peuple, Faidherbe eût été un éducateur incomparable. Mais qui ne sait que moraliser sans religion, c'est bâtir sur le sable ? Or, telle était la prétention du nouveau gouverneur.

Le 19 septembre 1856, deux ans après son entrée en charge, il adressait, de Paris, à M. de laMennais, la lettre suivante :

« Permettez-moi, monsieur, en ma qualité de gouverneur du Sénégal, de vous écrire en faveur de l'école chrétienne que dirigent les Frères de votre institut. Leurs élèves sont nombreux et difficiles à instruire, parce qu'ils sont mal dirigés par leurs parents. Ces pauvres enfants, n'ayant pas de famille oii ils trouvent de bons exemples et de bons conseils, devraient trouver tout cela chez leurs professeurs, et, pour cela, il faudrait que ceux-ci fussent des gens bien capables, et connaissant un peu le monde et la vie. Le supérieur de l'école est un homme intelligent et raisonnable; il me semble ne laisser rien à désirer; mais la plupart des autres professeurs sont des jeunes gens presque aussi inexpérimentés que leurs élèves. Je sais bien que la plupart de vos Frères sont des gens simples et juste à la hauteur de leurs fonctions aussi modestes que méritoires ; mais vous devez cependant en avoir qui, par des dispositions naturelles, se distinguent delà masse, et, croyez-le bien, si une colonie mérite que vous la favorisiez par le choix des maîtres que vous lui donnez, c'est sans contredit le Sénégal.

(' Nous n'y avons pas d'autres écoles que les vôtres. Vous y instruisez donc toutes les classes de la société chrétienne. * (( Les habitants (1) du Sénégal sont, en ce moment.

(1) Ce mot devait s'entendre, eoname aux Antilks, dans le sens de colon propriétaire.

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