FAIDHERBE ET M. DE LA MENNAIS
dans une affreuse situation, fruit de leur inconduite et de leur incapacité. C'est par les enfants que nous pouvons espérer de relever cette race ; c'est à leurs maîtres qu'en est réservé l'honneur.
« Nous sommes là en présence d'une société musulmane beaucoup plus nombreuse, et, il faut le dire, plus vivace que la société chrétienne des sang-mêlés. C'est par l'éducation donnée aux enfants que nous devons surtout montrer notre supériorité sur les musulmans.
u Vous voyez, monsieur, quelles raisons .puissantes je vous donne ; il y en a d'autres encore.
« Frère Etienne ayant obtenu, à force d'instances auprès du ministre, d'être débarrassé des jeunes otages non chrétiens, fils ou parents des rois du pays^ je les ai pris sous ma surveillance spéciale, et ils font, sous un maître que je leur ai donné^, des progrès extraordinaires, auxquels les avaient, du reste, préparés plusieurs années d'études chez les Frères. Outre cela, je vais emmener au Sénégal un ou deux instituteurs primaires laïques, pour apprendre le français aux jeunes musulmans que les parents ne veulent pas envoyer chez les Frères. Il y aura donc émulation entre les diverses écoles. Je désire vivement que les Frères n'aient rien à craindre de la comparaison, et c'est pour cela que je vous recommande spécialement leur école. L^attention publique est attirée sur le Sénégal ; nous y cherchons le progrès en tout, et j'ose, espérer que vous aiderez l'administration de tous vos moyens.
« Je prendrai enfin la liberté de vous faire une observation, au sujet du choix des livres dans lesquels on apprend à lire aux enfants noirs. Je n'ai jamais trouvé dans leurs mains qu un livre sur les sacrements, dont j'ai oublié le titre, mais qui, naturellement, est un peu abstrait, peu intelligible et intéressant pour des enfants qui ne comprennent pas le français. 11 faut à de pareils enfants de petites phrases très courtes, très simples, traitant de sujets usuels, journaliers, à leur portée, pour qu'ils cherchent à comprendre et pour qu'ils puissent comprendre. Sans cela, il arrive, ce que j'ai constaté, qu'ils
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finissent par lire couramment sans comprendre un seul mot de ce qu'ils ont lu. On s'est appliqué, dans ces derniers temps, à composer de petits livres moraux exprès pour les petits enfants, de petites historiettes dont le sens excite leur attention. Ne pouriez-vous pas faire quelques recommandations dans ce sens au frère Etienne ? Tel livre qui est bon, en France, pour des enfants d'ouvriers qui comprennent le français, et dont on ne veut pas trop éveiller l'imagination, peut ne pas convenir pour des enfants ne comprenant pas le français, et dont la position sociale *et l'existence future ne ressemblent pas à celles des pays civilisés.
« Je livre ces observations à votre sagesse et à votre expérience, persuadé que vous ferez tout pour le mieux. Je suis avec respect, etc. — L. Faidherbe (1). »
M. de la Mennais aurait pu s'offenser de cette lettre, que ne recommandaient ni la délicatesse du ton, ni la justesse absolue des observations. Habitué à la déférence des ministres, il remarqua tout d'abord avec déplaisir cette désinvolture d'un soldat qui traitait de haut l'institut de Ploërmel, et se mêlait de faire la leçon au supérieur en des matières oi^i sa compétence était discutable. Mais, comme toujours, son humilité le sauva du dédain. Les réclamations de Faidherbe procédaient d'un évident désir de progrès. Pourquoi, dès lors, ne pas lui prêter main-forte pour les réformes utiles, sauf à lui refuser de concourir aux mesures réprouvées par la conscience ?
La réponse de M. de la Mennais est un modèle de modération et de fermeté. Il commence par plaider la cause de ses Frères, qui, tout jeunes qu'ils sont, feraient bonne figure à côté des maîtres laïques les plus diplômés. La concurrence que le gouverneur a l'intention d'établir, il ne la craint point, elle ne peut qu'être salutaire à ses discij^les. Il autorise volontiers, pour les enfants noirs, l'introduction d'un manuel de lecture de
(1) Lettfe inédite. — Archives des Frères.
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ton moins grave que les Devoirs du chrétien. Quant à supprimer ce dernier ouvrage, dont l'usage donne à ses établissements le caractère d'écoles catholiques, il est résolu à n'y point consentir (1).
Faid herbe se déclara satisfait, mais résolut de soumettre à un contrôle attentif renseignement des Frères. L'école laïque annoncée par lui s'ouvrit en 1857. On y devait enseigner le français aux enfants de famille musulmane, en négligeant de parti pris tout exposé dogmatique et toute allusion aux doctrines religieuses.
Cette école s'adressait surtout aux jeunes gens. En face de l'établissement officiel, les Frères ouvrirent aussitôt une classe d'adultes, destinée, elle aussi, aux jeunes gens de la classe populaire, mahométans pour la plupart.
Le gouverneur î^vait dit très haut que les musulmans avaient peur de la soutane des Frères. Il dut changer d'avis, lorsqu'il vit une centaine de « volofs » de tout âge, entourer, chaque soir, le Frère indigène, tandis que trente musulmans à peine suivaient les leçons de ^es instituteurs parisiens.
Plus tard, il est vrai, ces chiffres se renversèrent, mais il fallut, pour peupler la nouvelle école laïque, des ordres formels et la pression continue des autorités coloniales.
Le gouverneur poursuivait ses réformes. La commission des écoles s'était bornée jusqu'alors à faire subir aux élèves des examens semestriels. Faidherbe lui prescrivit de s'assurer de la science et du dévouement des maîtres, aussi bien que du progresses écoliers, par la visite inopinée des écoles et l'assistance à certaines classes. Le gouverneur dépassait-il ses droits ? Non, sans doute ; mais la mesure proposée étant une mesure d'exception, devenait, par le fait, odieuse, et les Frères ne l'acceptèrent pas. Puisqu'on traitait les Frères en fonctionnaires, il fallait être conséquent, et ne pas leur imposer un contrôle qu^on épargnait aux autres employés de l'Etat.
(1) Cette lettre n'a pas été conservée. On en trouve le résumé danslanotice manuscrite du frère Pascal- Joseph sur l'école de Saint-Louis.
Le gouverneur céda, et la commission se borna, comme par le passé, à Texamen des élèves. Au reste, le frère Etienne profita de cette menace pour exciter au travail ses subordonnés. Grâce à la concurrence, Fécole congréganiste de Saint-Louis devint bientôt, comme l'avait prévu M. de la Mennai^, un établissement hors pair.
Avec son large et ferme esprit, Faidherbe ne pouvait méconnaître l'évidence. Peu à peu ses préventions tombèrent, et, tout en réservant ses faveurs à l'école laïque, il témoigna aux Frères estime et sympathie. Le 19 décembre 1856, le frère Etienne écrivait à M. de la Mennais : « M. le gouverneur est venu visiter rétablissement et les classes, le premier de ce mois. Il m'a dit être très satisfait du travail des élèves, de leur prononciation, etc. 11 a donné un magnifique volume à Alfred Dodds, l'élève dont nous étions le plus contents (1). »
Faidherbe avait remarqué l'air décidé du jeune lauréat, A la fin de l'année scolaire, Alfred Dodds ayant obtenu le prix d'excellence, le gouverneur l'invita à dîner. Est-ce dans ces colloques de rencontre avec le conquérant du Gayor que le futur conquérant du Dahomey puisa son ardeur de patriotisme et son intrépide bravoure ? Ce qui est certain, c'est que .le général Dodds n'a point oublié ses anciens maîtres, et qu'aujourd'hui encore, il ne prononce pas sans attendrissement le nom des deux hommes qui, les premiers, lui apprirent à aimer la France, le frère Etienne et le frère Didier.
Les deux écoles catholiques du Sénégal étaient à leur apogée lorsque la Providence parut vouloir anéantir, en vingt-trois jours, l'œuvre d'un quart de siècle.
Au mois de septembre 1867, huit Frères, après avoir prodigué leurs soins à d'innombrables victimes de la
(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.