‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 111 sur 260 · LE FRERE DIDIER-MARIE · texte numérisé non relu

LE FRERE DIDIER-MARIE

fièvre jaune, tombèrent, l'un après l'autre, pour ne plus se relever. Le nom du frère Etienne-Marie terminait la liste funèbre.

Le frère Liguori fut placé à la tête des deux survivants. D^autres vinrent de Ploërmel, décidés à braver la mort pour sauver les écoles. Le choléra s'abattit alors sur la malheureuse colonie, comme pour achever l'œuvre de la fièvre jaune. Décimés à leur tour, les nouveaux venus reprirent, une fois la tourmente passée, le travail interrompu. Cette fois, la sympathie de la population leur était acquise pour jamais. Leur autorité grandit d'année en année sur les hommes qu'ils avaient élevés^ et lorsque, en 1876, le frère Liguori disparut à son tour après trente-deux ans d'apostolat au Sénégal, le ministre de la Marine exprima lui-même au supérieur de Ploërmel ses condoléances pour la perte de cet homme de bien, « qui avait su conquérir au plus haut degré la confiance des familles et l'estime de l'administration coloniale. »

Le frère Liguori laissait la réputation d'un religieux modèle et d'un instituteur de premier ordre. Le frère Didier-Marie, son successeur, fut, de plus, un agronome distingué. D'origine créole comme le frère Liguori, il arriva tout jeune au Sénégal, et se dévoua sans réserve à ces pauvres noirs abandonnés qui lui rappelaient ceux des Antilles.

Plus tard, attristé de voir les colons du Sénégal privés du bien-être que les Européens retirent d'un sol plus heureux, il résolut de fertiliser, à force de travail et de patience, le désert qui avoisine Saint-Louis.

Il créa sur les dunes sablonneuses de l'île de Sor, des cultures maraîchères qui bientôt, aidèrent largement à l'alimentation de la ville. Ce n'est pas tout. Préoccupé d'égayer ce paysage monotone et d'épargner aux promeneurs les morsures d'un soleil de feu, il planta et fît prospérer ces magnifiques arbres que l'on admire encore, et qui offrent, aux portes de la ville, de si délicieux ombrages. Tour à tour instituteur, jardinier, directeur d'entreprises agricoles, conseiller discret et clairvoyant des familles,

il passa quarante-quatre ans au service de la colonie, aimé et respecté de tous. Sa mort fut un deuil public, et les premières autorités de Saint-Louis se réunirent pour proclamer, sur sa tombe, l'importance de ses services.

Qui le croirait ? Cet humble qui avait passé sa vie à instruire des nègres, qui probablement n'était jamais venu à Paris, eut les honneurs d'une chronique signée d'un des princes de la presse parisienne. Francisque Sarcey avait lu, par hasard, dans un journal marseillais, une courte notice sur le frère Didier. Le tableau de cet héroïsme qui s'ignorait remua l'âme restée foncièrement honnête du boulevardier. Pour un instant, son scepticisme se tut, et il écrivit les lignes suivantes :

« Le Frère était venu dans ce pays perdu, sur Tordre de ses supérieurs^ convaincu, sans doute, qu'il n'y durerait guère, mais ayant fait allègrement le sacrifice de sa vie. C'était un homme énergique, d'esprit très ouvert, sinon d'instruction très étendue^ et qui joignait à une rare initiative une foi ardente, la foi qui soulève les montagnes.

«• Son école ne tarda pas à attirer la plupart des enfants du pays ; les pères suivirent. Tous le respectaient comme un marabout très savant et très bon. Il avait fini par mêler tellement sa vie à la leur, qu'il s'étonnait de l'étonnement que témoignaient les Européens nouvellement débarqués, à la vue de certains usages qui choquaient leurs habitudes. On aurait pu dire de lui qu'il avait oublié l'Europe, s'il n'avait gardé au cœur un invincible amour de la France. Tandis que quelques-uns de nos missionnaires ne se font pas scrupule d'enseigner la langue anglaise à leurs catéchumènes, il ne voulut jamais que, dans son école, on parlât et on lût une autre langue que la nôtre. De nombreuses générations s'y sont succédé, et toutes en ont emporté, avec une connaissance plus ou moins sommaire du français, le goût de notre civilisation. Le général Dodds a été un de ses élèves, et tout ce qui se sait et se parle de français au Sénégal vient de chez lui.

« Il est mort plein de jours, comme dit l'Ecriture,

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