‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 113 sur 260 · LA GUYANE ET TAHITI · texte numérisé non relu

LA GUYANE ET TAHITI

Le départ pour les Antilles et le Sénégal supposait beaucoup d'abnégation. Il en fallait plus encore pour aller s'ensevelir dans les brumes du banc de Terre-Neuve.

Dans les régions tropicales, le regard se repose, du moins sur une végétation opulente. L'éclat du ciel, rintini des horizons, l'immense variété des productions du sol, toutes ces voix caressantes des choses appellent l'àme et Tenchantent, et ces diversions soulèvent^ par instants, le poids de l'aride labeur.

D'autre part, les populations créoles accueillent gracieusement l'étranger ; le clergé des Antilles et du Sénégal est, pour des religieux instituteurs, une société et un appui. Il n'est pas jusqu'au commerce avec des âmes dociles d'esclaves ou de sauvages qui n'épanouisse Tàme du missionnaire.

Rien de pareil dans ces îlots perdus qui forment, au nord de l'Atlantique^ les dernières épaves de notre ancien empire colonial. Là, un pâle soleil n'éclaire que des plages caillouteuses ou d'arides montagnes ; peu de verdure ; à peine quelques arbres tordus sous la rafale ; pas d'animaux au service de l'homme ; tout au plus, çà et là un maigre troupeau de moutons au fond d'une vallée tapissée

de -lichens ; partout l'aspect morne des régions où les glaces du nord commencent à tarir la vie.

C'est sur ces rivages désolés que débarquèrent le 17 mai 1842, les deux frères Porphyre et Ephrem, envoyés à l'île Saint-Pierre pour y fonder une école.

Deux autres, les frères Sérène et Ymas, devaient s'établir, peu de mois après, à l'île ^liquelon.

Le caractère de la population ne rachetait point la tristesse du séjour. Pauvre, uniquement composée de pêcheurs, de charpentiers, de voiliers ou de calfats, elle subissait, pendant les mois d'été, le contact de quinze mille matelots étrangers, attirés par la pêche de la morue, qui lui apportaient des habitudes de désordre et d'irréligion. Peu de prêtres, — deux ou trois à peine, — au milieu de ce peuple absorbé par le souci du pain quotidien ; pas décotes pour les garçons (1); deux seulement pour les filles, l'une à Saint-Pierre, l'autre à Miquelon, tenues par les sœurs de Saint-Joseph de Gluny.

Pas plus que dans les autres colonies^ tout en réclamant la présence des Frères, on n'avait songé à leur assurer le moindre abri. Le frère Porphyre et son compagnon durent demander asile au préfet apostolique, M. Chariot. Quant à leurs classes, il les installèrent, tant bien que mal, dans deux petites pièces que voulut bien leur prêter un particulier.

Cela dura deux ans. Soixante élèves s'entassaient, chaque jour, dans les modestes salles; d'autres demandaient à venir. Devant l'impossibilité de les admettre, l'administration se décida à bâtir une école; mais, soit pénurie, soit mauvais vouloir, elle réserva pour un de ses services la plus belle pièce de la nouvelle maison. Maîtres et, élèves

(1) Les Notices statistiques publiées, en 1840, par le mmistère de la Marine, signalent, à Saint-Pien-e, une école de garçons, dirigée probablement par un instituteur laïque. Elle devait être fermée en 1842;, caries Frères n'eurent à subir aucune concurrence.

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coudoyaient journellement, dans les couloirs, les citoyens qui allaient faire enregistrer, qui un décès, qui un mariage, et, si les pauvres Frères hasardaient une plainte, le commandant de la colonie ne manquait pas de les dénoncer au ministre de la Marine comme exigeants à l'excès.

M. de la Mennais prit tout de suite en main la cause de ses fils. Il réclama pour eux un local indépendant et un mobilier convenable ; mais telle était la pénurie de la caisse coloniale, qu'il n'obtint satisfaction qu'en 1855. A cette époque, on construisit, à l'usage des Frères, une maison spacieuse, où l'on réserva, pour l'enseignement, trois salles, qui furent aussitôt remplies par une centaine d'enfants.

La difficulté du logement à peine écartée, une autre surgit : impossible de trouver, à Saint-Pierre et à Miquelon, le moindre cuisinier ou la plus vulgaire servante de bassecour. Il fallut faire venir de Ploërmel deux nouveaux religieux qui, sous le nom de « Frères de ménage », déchargèrent leurs collègues des fonctions d'ordre inférieur^ tout en instruisant les plus jeunes enfants.

Si, du moins, les élèves eussent été appliqués ! Mais nulle part engeance dissipée et paresseuse n'avait exercé, à ce point, la patience des Frères. On n'en pouvait obtenir, ni la régularité au catéchisme, ni même la présence habituelle à la messe du dimanche.

Consulté sur les moyens de remédier au désordre, M. de la Mennais conseilla, toutd'abord, la fermeté : « Vous ne pouvez pas en conscience, écrivit-il au frère Porphyre, garder dans votre école des enfants qui se conduisent mal, et dont les exemples seraient dangereux pour les autres. Ne pas aller à la messe, ne pas suivre tous les exercices spirituels prescrits par la Conduite^ ce doit être une cause d'exclusion, non pas absolue, mais jusqu^à ce qu'on se soumette à la règle. Quand on demande des Frères et que j'en accorde, il est bien entendu que l'école sera tenue suivant nos usages, et surtout suivant nos principes. Au reste, je pars demain pour Paris, et je ne

:yiï- JEAN-MARIE DE LA MENNAIS

manquerai pas de prier M. le ministre de la Marine d'écrire dans ce sens à l'administration locale (1). »

Le ministre écrivit ; mais qu'attendre de fonctionnaires qui manquaient de convictions chrétiennes, et en prenaient à leur aise avec les devoirs religieux? Le fondateur ne s'illusionnait point ; mais il fallait soutenir le courage des maîtres. '

Plus encore que le frère Porphyre, son compagnon souffrait de travailler . en vain. Vis-à-vis de cette âme que guette le découragement, M. de la Mennais change de tactique.

« Sans doute, mon cher enfant, écrit-il au frère Ephrem, il est pénihle que vos élèves ne profitent pas, comme ils le devraient, de toutes vos instructions ; mais vos travaux ne sont pas perdus ; gardez-vous de le croire. Plus tard^ ces enfants se rappelleront ce que vous leur avez dit, et le mettront en pratique. Quand Notre- Seigneur lui-même a prêché et qu'il a fait des miracles, il n'a pas converti tous les Juifs. Ne cesssez donc pas de faire, avec un grand zèle, tout ce dont vous êtes chargé : moins vous aurez de consolations, plus vous aurez de mérites. Priez beaucoup pour ces enfants, et, si leurs parents ne vous secondent pas, demandez au bon Dieu de multiplier ses grâces en proportion des besoins (2). »

Malgré tout, la confiance du frère Ephrem restait ébranlée. Gomme, d'ailleurs, il sympathisait peu avec son directeur, M. de la Mennais le retira de Saint-Pierre, en 1846, pour lui confier l'école de Miquelon.

Là aussi,' Tceuvre était en souffrance. Bien accueilli des habitants lorsqu'il était venu, en 1843, ouvrir la première classe, le frère Sérène n'avait pas tardé à perdre sur les enfants toute autorité. Il avait fallu le replacer sous la conduite du frère Porphyre, en attendant son retour en France. Le frère Ephrem étai't énergique. Il ramena un peu d'ordre et de régularité;

(1} Lettre inédile du 20 février 1844. — Archives des Frères. f2) Lettre inédite du '^ mai 1846. — Ibid.

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