‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 114 sur 260 · LE FRERE JEROME · texte numérisé non relu

LE FRERE JEROME

mais comment discipliner une classe pour longtemps, lorsque les familles sont complices du désordre et Içs autorités indifférentes? En 18i7, à bout de patience, le directeur de l'école de Miquelon demandait son rappel en France.

Le frère Porphyre, directeur général des Frères de Farchipel; était alors malade. Incapable de supporter plus longtemps une température humide et glaciale, il dut, à son tour, en 18i8, s'embarquer pour la Bretagne.

Les deux écoles allaient-elles périr? M. de la Mennais le craignit un instant. En tout cas, pour les sauver, il fallait un homme d'une habileté et d'une vertu consommées.

Le supérieur de Ploërmel demanda à Dieu un saint dont les mérites pussent attirer la rosée céleste sur cette terre obstinément inféconde. Il crut l'avoir trouvé dans la personne du frère Jérôme. C'était un religieux exemplaire et un instituteur de grand mérite. Attiré, tout jeune, vers le noviciat d'Auray parla renommée de M. Deshayes, il s'était vu, quatre fois, refuser l'admission souhaitée ; quatre fois^ après les épreuves convenues, il était revenu solliciter le titre de postulant.

Il avait déjà vingt-cinq ans de vie religieuse, lorsque M. de la Mennais l'envoya restaurer l'œuvre compromise. De multiples liens rattachaient à la Bretagne, où son zèle s'était dépensé dans sept ou huit paroisses ; son âge déjà avancé lui avait créé des habitudes impérieuses ; sa santé ne paraissait pas à l'épreuve d'un climat rigoureux. N'importe ! Fortifié par la bénédiction du Père, il partit, heureux de tout sacrifier pour suivre l'appel de Dieu.

Il trouva l'indiscipline à son comble dans l'école de Saint-Pierre. Les enfants fréquentaient les auberges pendant le temps des classes, se déguisaient, et parcouraient, masqués, les rues de la petite ville. Du reste, pendant le peu d'heures qu'ils passaient sur les bancs, nulle application, nul travail. Pour les forcer d'apprendre,

les Frères étaient obligés, la tâche régulière terminée, de les garder jusqu'à la nuit.

Le frère Jérôme se mit à l'œuvre. Encouragements et réprimandes se heurtèrent d'abord à des résistances qu'il n'avait jamais rencontrées. 11 fallut bien déclarer au Père que la Conduite des è-coles était inapplicable à Saint- Pierre. A part quelques enfants surveillés par leurs familles, l'établissement ne comptait que des fainéants incorrigibles, ou même des polissons et des vauriens. On vit, un dimanche, pendant les offices, des élèves s'introduire dans l'appartement des Frères pour le dévaliser. ,

Le frère Jérôme ne se déclara pas vaincu. Il ge rappela un trait de la vie de saint Vincent de Paul/ Un prêtre s'était plaint à lui de la stérilité de son ministère : « Avez-vous prié? interrogea le saint. Avez-vous jeûné? Avez-vous pris la discipline? » Et il ajouta : * Tant que vous n'aurez pas employé ces grands moyens, ne vous flattez pas d'avoir fait tout votre devoir. »

Le Frère mita profit cette grave leçon. Depuis longtemps, il priait pour ses élèves ; il eut recours à la pénitence pour vaincre leur obstination. C'est là que Dieu l'attendait.

M. de la Mennais lui avait envoyé, en 1852, un jeune collaborateur plein de fermeté et d'entrain, le Frère Yrie^- Marie. Dès 1851, il' lui confia la direction de la grande classe, se réservant, par humilité, le soin des commençants. Le nouveau maître fut assez heureux pour obtenir un peu d'ordre et de travail. Flattés des progrès des élèves, les parents sortirent peu à peu de leur insouciance ; la piété et les bonnes mœurs fleurirent, en même temps que le savoir, dans ce champ si longtemps aride, et lorsque, en 1860, le frère Jérôme repassa la mer pour consacrer ses derniers travaux à sa proviuce natale, le succès de l'œuvre était assuré.

CAYENWE ET LA G.UYAPÏE 327

Quittons les humides rochers de Saint- Pierre pour les côteer ensoleillées de la Guyane.

Lorsque, le l'^'' février 1843, les frères Louis-Joseph, Vincent de Paul et Timoléon abordèrent à Gayenn^, ils rencontrèrent, sur le rivage, une troupe d'enfants qui les entoura avec des cris joyeux. Le préfet apostolique, M. Tabbé Guillier, soupirait après Leur arrivée: ils furent accueillisà bras ouverts. En attendant queradministration. leur fournît un logement^ ils restèrent les hôtes du chef de la mission, et profitèrent de leurs loisirs pour étudier le pays.

Cayenne était alors une ville de sept ou huit mille habitants. Rien de plus riant que son aspect. Vue de la colline du Géperon, c'était un vaste jardin planté de beaux arbres- et semé de maisons basses, dont la pauvreté disparaissait dans la verdure. Au delà, du côté opposé à la mer, un horizon de forêts indiquait des terres vierges, ou du moins peu fréquentées des Européens.

Les Frères apprirent bientôt que la civilisation ne dépassait point les faubourgs de Cayenne, et que ces immenses régions, à peine peuplées, que la France possédait depuis deux siècles, ne comptaient pas une classe à l'usage des garçons. En dehors de la capitale, une seule école de filles pour toute la colonie. Elle était située à Mana, dans ce petit centre agricole créé, en 1828, par la fondatrice des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, M"'^ Javouhey

Ce n étaient pas seulement les écoles qui manquaient. Dans Fintérieur, pas une ville, pas un bourg considérable ; pas d'autres établissements que ces pénitenciers, dont le passé a fourni tant de pages sinistres à Fhistoire de la Convention et du Directoire.

Sur ce sol, qui aurait pu nourrir des millions d'hommes, vingt mille habitants à peine étaient disséminés. Ils appartenaient à trois races séparées, sinon ennemies: Européens, noirs de l'Afrique centrale et représentants

de ranciennerace indigène, connus sous le nom de Galibis.

Lorsqu ildemandades Frères pour la Guyane, le ministre de la Marine n^entendail pas seulement pourvoir la capitale de bons instituteurs ; il voulait, après tant d'insuccès, essayer une fois de plus, en s'appuyant sur eux, de coloniser Tintérieur.

Cette grande idée avait séduit M. de la Rennais. Les trois premiers Frères de la Guyane devaient être, dans sa pensée, le noyau d'une phalange de travailleurs qui, un jour, défricheraient les forêts et peupleraient les savanes, à l'exemple des Indiens jadis guidés par les Jésuites dans la colonisation du Paraguay. 11 fallait commencer par Cayenne, oii l'ignorance religieuse était au comble. A peine installés dans la maison que leur avait assignée le gouverneur, les nouveaux maîtres ouvrirent leurs classes.

Nous ne les suivrons point à travers les difficultés de la première heure. Aussi bien, ne diffèrent-elles guère des épreuves subies aux Antilles et au Sénégal. Travail excessif dans un absolu dénuement, enfants entassés par centaines dans des salles trop petites, dépit des maîtres laïques dépossédés de leur clientèle, vexations des autorités locales infiniment plus jalouses de faire sentir leur action que de procurer les moyens de bien faire, toutes ces misères et toutes ces luttes forment la trame uniforme des récits de fondations scolaires aux colonies.

Plus d'une fois, M. de la Mennais dut intervenir à Paris pour faire mettre à la raison les fonctionnaires gênants. Après deux ans d'efforts, le frère Louis-Joseph était maître du terrain. Plus de deux cent cinquante enfants se pressaient autour des Frères, et le préfet apostolique comptait vingt-six premiers communiants, ce qui, de mémoire d^homme, ne s'était pas vu à Cayenne. Malheureusement ces résultats avaient coûté cher. Un des compagnons du directeur, le frère Vincent de Paul, gisait à l'hôpital, épuisé avant l'heure, tandis que l'autre, le frère Timoléon, portait le germe du mal qui devait bientôt l'enlever.

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