LA PREMIERE ECOLE DL CATENNE
Parmi les figures de religieux qui, pendant plus de trente ans, sont allés chercher la mort sur ces plages fiévreuses, celle du" frère Timoléon apparaît dans une séduisante auréole de modestie et de piété. Dès le noviciat^ on l'avait considéré comme un saint. Son instruction était peu étendue ; aussi, à Cayenne, ne lui confia-t-on jamais que la petite classe ; mais il avait l'art, disaient ses confrères, de former des élèves plus forts que lui. Ses six heures de classe terminées, il apprenait le catéchisme aux domestiques de la maison, puis il s'efforçait d'attirer à ses leçons les petits esclaves du quartier.
Bientôt les négrillons amenèrent leurs parents, efforce fut d'ouvrir, le soir, une classe d'adultes, qui compta bientôt jusqu'à quarante personnes. Tel fut, en Guyane, le premier essai de moralisation en faveur des esclaves.
Avant de donner à l'œuvre l'extension que rêvait M. de la Mennais^ il fallait augmenter le contingent des maîtres. Pressé d'obtenir des auxiliaires, le frère Louis-Joseph avait adressé à Ploërmel douze lettres restées sans réponse, et il se lamentait, un soir^ sur le délaissement auquel on semblait le condamner, lorsque, levant les yeux vers l'entrée de la cour située en avant de l'école, le frère Timoléon aperçut trois religieux qui s'avançaient souriants. C'était le renfort attendu.
On reprit l'œuvre avec entrain. Au lieu de deux classes, cinq furent ouvertes à des bandes turbulentes, que l'on casa, tant bien que mal, dans des galetas et jusque dans une écurie. Malgré des mœurs dissolues, la plupart des familles étaient restées croyantes, et telle était la confiance inspirée par les Frères, que, bientôt, il fallut de nouveau s'agrandir.
Obtenir de nouveaux maîtres était chose facile, pourvu qu'on leur fournit un traitement. Le gouverneur, M. Layrle, se chargea de négocier l'affaire avec le ministre : « Les Frères de Ploërmel, déclarait-il, donnent à l'administration locale toute satisfaction. Pour mon compte, je suis heureux de reconnaître le zèle et la persévérance que montrent ces instituteurs à instruire et à
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moraliser des enfants généralement très négligés de leurs parents. Malheureusement, leur nombre est insuffisant. Pendant l'année scolaire qui vient de finir^ les Frères n'ont été que cinq. Le sixième est en France depuis longtemps pour &a santé ; et il n'a pas été pourvu à sor^ remplacement. Cinq instituteurs pour près de trois cents enfants très difficiles à diriger, c'est trop peu, surtout si l'on considère que ce chiffre est réduit à tout moment par les maladies. Le nombre restreint des Frères les oblige à ne recevoir à leur école que des enfants au-dessus de sept ans. S'ils étaient plus no^mbreux, ils auraient une classe d'enfants plus jeunes, une classe pour les jeunes hommes en dehors des heures habituelles, et une retenue entre les classes pour faire travailler les paresseux. Mais cette adjonction de classes sera impossible, tandis que le nombre des Frères ne sera pas porté à huit pour la ville de Cayenne. Je prie Votre Excellence de prendre en considération les améliorations que j'ai l'honneur de lui signaler, et de profiter lie raugmentatioii des allocations de l'instruction élémentaire pour donner à Fécole des Frères de Cayenne Fessor qu'elle est susceptible de recevoir^ dans l'intérêt de la population pauvre.
« En attendant, l'école des Frères marchera avec ses cinq instituteurs ; seulement, je dois dire que leur santé me parait si ébranlée, que j^ai la- crainte que leur nombre ne soit enc(^re réduit, par le besoin qu'éprouvent quelques-uns'd'entre eux d'aller vivre dans un climat moins fatigant (1). )^
Les craintes du gouverneur n'étaient que trop fondées. M. de la Mennais envoyait de préférence, à la Guyane comme au Sénégal, dos Frères créoles originaires des Antilles, espérant que Fair embrasé des tropiques leur conviendrait mieux que les brumes armoricaines. Il avait compté sans les miasmes- qui s'exhalent des marais de la Guyane, et .probablement aussi sans l'excès de travail
(1) Cette lettre, sans date, est citée par le frère Louis-Joseph dans sa Notice manuscrite sur les origines de l'école de Cayenne. Nous croyons qu'elle a. été écrite en 184o.
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qui accablerait ses fils. Seul de tous les Frères employés à Cayenne en 1845, le directeur avait une santé robuste. Malheureusement, comme tous les hommes vigoureux, il jugeait mal de ce qui convient aux frêles santés. Son unique remède était Texercice. Lorsque ses confrères, épuisés par cinq jours de travail dans Fair méphitique des classes, réclamaient un peu de repos et d'air pur, il les entraînait, le jeudi, sur une colline qui domine Cayenne, et leur faisait abattre des arbres, en vue d'un prochain défrichement.
A ce régime, les malheureux ne pouvaient que dépérir. C^est ce qui arriva particulièrement au frère Alfred-Marie, un de ces enfants de la Guadeloupe, auxquels le Père adressait de si charmantes lettres. Tous travaillaient jusqu'à l'épuisement, et tel était leur culte pour Tobéissance, qu'à peine surprend-on une plainfe discrète dans leurs lettres au supérieur général.
Le ministre accorda le traitement de huit Frères. Alors les classes de Cayenne, bien qu'atteignant presque le chiffre de cinq cents élèves, laissèrent quelques loisirs au frère Louis-Joseph. Il songea alors à étendre son action.
Aussi actif que clairvoyant, il avait presque toutes les qualités du missionnaire. Toutefois, son zèle un peu intempérant l'eût entraîné à des entreprises hasardeuses, s'il , n'avait consulté régulièrement M. de la Mennais. A eux deux, ils devaient faire- d'excellente besogne '; signalons les résultats de leur commun travail.
A l'œuvre de l'enseignement primaire, on joignit, à partir de 1845, l'instruction des esclaves. On avait M'abord admis en classe quelques enfants de la caste méprisée. 11 fallut, sur les observations des familles libres, les instruire dans des salles séparées. Mais comment atteindre les adultes? Le problèaie se posait bien autrement ardu qu'aux Antilles, dans un pays où les domaines peuplés d'esclaves sont séparés par d'énormes distances.
Le frère Louis-Joseph multiplia d'abord, à Cayenne même, les classes du soir, oit les esclaves ne tardèrent
pas à affluer. Le 9 juin 1846, il écrivait à M. de laMenuais : « Il n'y a pas un mois que nous avons commencé cette belle œuvre, objet principal de notre mission, et déjà plus de soixante nègres de tout âge se réunissent autour de nous comme des enfants. Autant de négresses assiègent les Sœurs de Saint-Joseph, et plus de trois cents individus assistent à deux instructions qu'on fait, chaque semaine, à l'église, Tuné pour les nègres et Tautre pour les négresses (1), »
C'était bien. Mais le directeur des Frères ne tarda pas à remarquer que développer outre mesure l'instruction à Gayenne, c'était s'exposer à manquer le but.
Il s'en fallait que la capitale de la Guyane fût une école de moralité et de travail. Tout ce qui pouvait attirer à Gayenne les trop rares ouvriers agricoles était donc un danger. Ge qu'il fallait, la ville une fois nantie d'une éle suffisante, c'était porter Finstruction au fond des districts ruraux. Là était la difficulté. Le frère Louis- Joseph l'aborda résolument. '
On avait divisé le territoire de la colonie en une dizaine de communes, et, pour créer dans chacune un centre religieux, on y avait bâti une église. Hélas ! les églises s'élevaient isolées au milieu de savanes incultes. Un prêtre y paraissait parfois, séjournait quelques mois dans le petit presbytère bâti par l'administration, puis, saisi de fièvre ou effrayé de sa solitude, s'enfuyait vers des régions moins désolées.
Les domaines, exploités par un groupe de nègres au service d'une famille européenne, étaient séparés, nous Lavons dit, par d'immenses déserts. Sous le régime de l'esclavage, les noirs, soumis à mille vexations, n'étaient pas, du moins, en danger de mourir de faim ; mais l'émancipation était prochaine ; on le savait, et les autorités
^1) Lettre inédite. — Archives des frères.