‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 116 sur 260 · MISSION DU FRÈRE LOUIS-JOSEPH · texte numérisé non relu

MISSION DU FRÈRE LOUIS-JOSEPH

de la Guyane se demandaient quel serait le sort de ces malheureux, le jour où, séparés des blancs qu'ils refuseraient de servir à titre de salariés, ils seraient jetés en pleine foret ou réduits à gagner Cayenne, pour y grossir l'armée des sans-travail.

M. Layrle, resté gouverneur jusqu'en 1845, avait déjà songé à s'appuyer, pour la moralisation des campagnes, sur le frère Louis- Joseph. Son successeur, M. Pariset^ était un homme de bien, qui prit à tâche, dès les premiers jours, de combattre énergiquement les deux vices dont souffrait la Guyaue : l'oisiveté et la débauche. Non content de consulter le frère Louis-Joseph, il l'envoya en mission dans l'intérieur, avec prière d'étudier les moyens d'attacher les esclaves au sol, après l'émancipation. Le religieux partit, escorté d'un agent du gouvernement, et remonta plusieurs rivières, ce qui était le seul moyen d'explorer un pays dépourvu de routes. De retour à Cayenne, il présenta aux autorités plusieurs rapports dans lesquels il concluait à la nécessité de fonder, dans chaque commune rurale, une école de Frères, oii l'on enseignerait le catéchisme, la lecture, l'écriture, le calcul et l'agriculture. On bâtirait, à côté de chaque presbytère, des classes auxquelles serait annexé un terrain d'expériences agricoles. Ce terrain serait cultivé, sous la direction des Frères, par les écoliers qui s'en partageraient les produits, et le supplément d'alimentation nécessaire aux négrillons, supplément fort modeste étant données leurs habitudes, serait fourni par radministration. De telles écoles donneraient aux noirs le goût du travail agricole, qu'ils avaient jusqu^alors en horreur; elles formeraient des cultivateurs habiles, et, le jour venu de l'émancipation, ces écoliers, devenus hommes, gagneraient facilement leur vie, soit comme ouvriers à la solde de leurs anciens maîtres, soit comme petits colons fixés au coin de terre que le gouvernement ne manquerait pas de leur concéder.

Le frère Louis-Joseph avait-il simplement puisé dans l'observation des mœurs locales les convictions qui motivaient son plan de campagne ? Avait-il entendu

M. de la Mennais développer ses vues sur l'enseignement agricole, et le Père reconnaissait-il ses idées dans celles de son disciple? Le fait est qu'à Ploërinel, aussi bien qu'à Cayenne, le projet fut adopté d'enthousiasme. M. de ja Mennais promit des Frères; le gouverneur se fit fort d'obtenir des fonds du ministre, et l'on négocia les achats de terrain nécessaires. La portée de l'entreprise n'échappait à personne. Il ne s^agissait pas seulement d'instruire, ni même de moraliser; ce qu'on voulait tout d'abord, c/était peupler l'intérieur.

Pour réussir, l'audace était nécessaire, mais la prudence s'imposait aussi. Avant de former de nouvelles agglomérations, il fallait profiter de celles qui existaient déjà, afin de s'assurer, dès le début, un nombre S4:iffisant d'élèves.

On s'établit d'abord à Mana, colonisé jadis par la Mère Javouhey. Le temps, hélas ! avait fait son œuvre. Des fils d'anciens Européens, mêlés à de jeunes nègres et à quelques Galibis, vaguaient maintenant dans les ruelles du petit village, voués, selon toute apparence, au vagabondage et à la rapine. Seules, les petites filles recevaient toujours les soins des Sœurs de Saint-Joseph.

Deux Frères, venus de Ploërmel, s'intallèrent, vers 1847, dans une maison entourée d'un terrain propre à diverses cultures. Ils annonçaient l'intention d'apprendre aux jeunes gens un métier lucr-atif, promettant à leurs futurs élèves une ration quotidienne de « cassave (1) » et de morue. La nouveauté de la chose et surtout Falléchante perspective d'un repas à bon marché eurent un succès immédiat. Les petits polissons vinrent en foule. Chaque jour, après la leçon de catéchisme et de lecture, les Frères les conduisaient au jardin, et leur apprenaient à manier la bêche. Il firent si bien que, dteux ou trois ans plus tard, des enfants disciplinés et studieux s'alignaient sur les bancs des classes, tandis qu'au dehors, de magni-

(1) La « cassave » est une sorte de galette fabriquée avec ae la farine de manioc.

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