‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 117 sur 260 · ESSAIS DE COLONISATION · texte numérisé non relu

ESSAIS DE COLONISATION

fiques légumes, plantés par leurs mains, garnissaient les plates-bandes.

Le frère Louis-Joseph ne s'arrêta pas en si bonne voie. De 184-7 à 18o2 furent fonde'es les écoles de Montsinéry, de Rémire et d'Approuague, toutes situées en pleine campagne, toutes ayant pour but de peupler peu à peu le désert.

Là aussi, les débuts furent pleins de promesses. Le frère Louis-Joseph écrivait, le 8 mai 1852, à M. delà Mennais : « Quand les Frèresse sont établis à Mana, il y avait dans le village cent enfants ignorants et sauvages comme ceux de nos campagnes, n^iis plus méchants. Eh bien ! quatre ou cinq ans après, ces cent enfants sont déjà civilisés ; la moralisation est chose faite. Là, les enfants étaient agglomérés ; il n'y avait qu'à les instruire. Il est donc à espérer que, si l'on agglomère les enfants dans chaque quartier, on obtiendra le même résultat. Voici la marche de nos établissements ruraux :

« Les classes s'y font comme partout, et avec le même ordre et la même méthode. Elles ne durent que deux heures le matin et deux heures le soir. A la sortie de la classe du matin, les enfants sont conduits par un Frère à leur culture de vivres, oi^i ils travaillent avec activité durant une heure et demie ou deux heures. Après la classe du soir, ils accomplissent la même tâche; l'administation fournit les outils aratoires. Ils se portent volontiers à cette besogne ; les Frères, sous ce rapport, en sont. fort contents. Lorsqu'ils jouiront du fruit de leur travail, la chose ira eAcore mieux, et l'obligation du travail deviendra plus rigoureuse. Mais quatre heures de classe et quatre heures de travail agricole chaque jour suffiront ; de cette manière, ils pourront très bien se procurer les vivres ; il leur faut si peu de chose (1) 1 »

Lorsque le frère Louis-J<^seph écrivait cette lettre, l'émancipation était, depuis quatre ans, un fait accompli. Les Frères apprenaient donc aux anciens esclaves à tirer

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parti de leur liberté ; grâce à eux, le changement d'état s'était opéré sans secousse ; ils allaient maintenant former des ouvriers laborieux, honnêtes, attachés au sol dont ils tiraient leur substance, dévoués à la France qui leur procurait tous ces biens ; en un mot, l'œuvre de la colonisation, si souvent reprise et abandonnée depuis deux siècles, allait enfin aboutir. Quel honneur pour les humbles Frères de Ploërmel ! mais, quel triomphe aussi pour le fondateur qui, du fond de sa cellule, avait encouragé, dirigé, favorisé par de lourds sacrifices d'hommes et d'argent cette œuvre magnifique !

Pourquoi faut-il que les plus fécondes entreprises échouent, par suite des calculs mesquins d'une bureaucratie à courtes vues ?

En 18 i8, le « citoyen ministre » de la Marine informa M. de la Mennais que la pénurie du Trésoi; l'obligeait à diminuer sensiblement les allocations fourbies au noviciat de Ploërmel en vue du service des colonies.

Le supérieur ht remarquer que la conséquence fatale de cette mesure -serait une réduction du personnel destiné aux missions. Néanmoins, séduit par la grandeur de Fœuvre qui se préparait à la Guyane, il ne voulut pas la compromettre brusquement. Le frère Louis- Joseph lui demandait des maîtres pour ses établissements agricoles ; de leur coté, nombre de recteurs bretons le suppliaient d'ouvrir une école dans leur pauvre paroisse ; il sacrifia les recteurs bretons. Il pouvait espérer qu'au moins le ministre fournirait un traitement aux nouveaux maîtres qu'il envoyait pour la colonisation agricole. Mais le protecteur du frère Louis-Joseph, M. le gouverneur Pariset, quitta la Guyane en 1850. Son successeur était-il opposé au plan de colonisation qu'on s'efforçait de réaliser ? Trouva-t-il des finances obérées par les constructions et achats de terrain qu'avaient nécessités les récentes fondations ? Il est certain, en tout

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cas, qu'en 185i, les écoles de Réniire, Montsinéry et Mana furent supprime'es.

C'étaient dix ans de travaux perdus. Le frère Louis- Joseph assista, impassible, à récroulernent de son œuyre; mais M. de la Mennais, navré à la pensée de tant de sacrifices inutiles, voulut épargner à son disciple le spectacle d'une ruine irréparable ; il le rappela à Ploërmel (1), oi^i, jusqu'à sa mort; arrivée en 1866, l'intrépide religieux assista le supérieur général dans l'administration de l'institut (2;.

Cependant le nouveau gouverneur n'était pas hostile aux Frères ^^Y). Il le prouva en leur confiant, en 1854, le collège de Cayenne, qui, anéanti naguère par leur arrivée dans la colonie, avait to-ujonrs truhi les efforts de l'administration pour k relever.

On devait donner à la fois, dans cette maison, l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire. C'est dire que la direction en était délicate, surtout pour un Frère. M. de la Mennais la confia à nn homme qui avait fait ses preuves, et qui, avec un tout antre tempérament que le frère Louis Joseph, devait également honorer l'institut.

Le supérieur du collège était chargé, en même temps, de la direction générale des Frères de la colonie. C'était un lourd fardeau, que le frère Marcellin (4) devait porter allègrement pendant plus de vingt années.

Malgré la suppression des avantages accordés jadis aux élèves des écoles rurales, il réussit à réorganiser celles de Rémire, Montsinéry et Mana, qui fonctionnèrent désormais sans annexe agricole.

Le lien familial demandait à être resserré entr^ les

(1) Le frère LoLiis-Josepli avait, d'ailleurs, dans le préfet apostolique, Mgr Dos&at, un adversaire qui sollicitait son changement.

(2) Il n'avait pas, toutefois, le titre d'assistant.

(3) C'était le contre-amir.il Bonard.

(4) 11 import'î de ne pas co.afoiulre ce reli^neux avec un autre du même nom, que nou; avons laissé directeur de l'école de la Poiiite-à-Pitre, ei qui était frère par le sang des frères tïippolyte et Bernardin.

Frères de la Guyane. Par son affabilité, son dévouement, son amour de la règle, le nouveau directeur lit bientôt régner partout la plus cordiale charité. Sa nature franche, ses habitudes de parfaite droiture avaient séduit le gouverneur : a Parmi mes chefs de service, disait-il, M. Kouzioux (1) se distingue comme l'intégrité en personne. »

Les œuvres d'enseignement, tant de fois contrariées, prirent un nouvel essor. En 186i, on comptait, à la Guyane, dix établissements d'instruction publique tenus par trente-trbis instituteurs, et fréquentés par huit cent trente-cinq élèves (2).

Presque tout l'enseignement des garçons était aux mains des Frères. Outre le collège, fréquenté par cent ving-trois élèves, ils dirigeaient toujours l'école primaire de la capitale. Plus tard, ils ouvrirent des écoles à Maroni et à Tonnegrande ; on parla même de rétablir une école agricole dans l'île de Cayenne. Membre de la chambre d'agriculture de la colonie^ nommé officier d'Académie à une époque où cette distinction était beaucoup plus rare que de nos jours^ le frère Marcellin avait conquis la même popularité que son prédécesseur.

M. de la Mennais ne vit pas cette résurrection partielle des œuvres du frère Louis-Joseph. Faut-il l'en plaindre, puisque, peu d'années après, elles devaient s'abîmer dans une nouvelle tourmente ?

Le frère Marcellin avait beau être un saint religieux et un instituteur modèle. Ses succès mêmes allaient attirer la foudre sur ses écoles.

En 1886, l'enseignement fut laïcisé à la Guyane, « avec une précipitation et une hâte féconde en déconvenues de toute espèce » (3).

Le vieillard qui s'était épuisé pendant un quart de siècle au service de la colonie ne survécut guère à cette cruelle épreuve. Gomme le frère Arthur, dont

(1) Nom de famille du frère Marcellin.

(2) Cf. Froidevaux, Les Colonies françaises : l'œuvre scolaire de la France aux Antilles, p. 53.

(3) Cf. le « Rapport d'ensemble » de M. Peyrot.

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il partageait l'infortune , il quitta en pleurant une terre qu^il avait rêvé de rendre plus chrétienne et plus française, puis, craignant sans doute pour sa santé délabrée la rigueur des hivers bretons, il alla demander à ses Frères de la Martinique un abri pour mourir (1). Aujourd'hui, de ce réseau d'écoles dont M. de la Mennais , aidé des frères Louis- Joseph et Marcellin , avait couvert la Guyane^, il ne reste plus que l'établissement libre de Gayenne. Mais pourquoi désespérer? Gette école perdue par delà les océans n'est-elle pas un vivant foyer, capable de répandre de nouveau sur le pays chaleur et lumière, lorsqu^aura sonné Theure de Dieu?

Informé, par une correspondance assidue, des épreuves qui accablaient ses fils des colonies, M. de la Mennais s'attendrissait parfois sur ces victimes d'un dévouement si méconnu. 11 n^assistait plus à la cérémonie du départ sans verser d'abondantes larmes, et, les chers missionnaires une fois loin de Ploërmel , il s'ingéniait, dans ses lettres , à leur donner, par de courts récits, une consolant£ vision de la patrie. At-on célébré quelque belle fête à la chapelle de la maison-mère ? La visite d'un ami de l'institut a-t-elle réjoui un instant le noviciat? Le Père mande aussitôt le fait à ses enfants d'outre-mer, apn qu'ils participent à l'allégresse commune.

Messager des joies, il l'est plus souvent, hélas! des douleurs. Qu'un Frère des colonies vienne à perdre sa vieille mère ; que ses parents aient été victimes d'un de ces accidents soudains qui amènent la détresse au foyer, c'est toujours le Père qui se charge de l'annonce funèbre, parce que nul n'a, comme lui, le secret de consoler.

(1) Il est mort, en effet, à Fort-de-France, le 22 janvier 1888.

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11 nomet jamais de communiquer aux exilés la liste de leurs confrères décédés à Ploormel. Ce qu'il veTa«t, sans doule, c'est procurer aux défunts de nouveaux suffrages, mais C'est surtout encourager, par le récit de morts édifiantes, ceux qui, là-bas, usent prématurément leur vie.

« A ma connaissance, déclare-t-il', il n'est pas mort un seul Frère, depuis rorigine de la congrégation, dont le salut soit douteux pour moi. Oh 1 que de protecteurs nous avons près du trône de Dieu ! Que de saints intereèdent pour nous (i) ! »

11 veut qu'à tout prix l'œuvre des missions lui survive ; aussi, plus il approche du terme, plus il sentie besoin de fortifier ses disciples contre toute défaillance, en leur rappelant la grandeur du but.

Nous avons sous les yeux les vœux de nouvel an qu'il adressait, le 15 janvier 1856, aux Frères des colonies. C/est une effusion de tendresse, mélancoliqoie comme un adieu, mais relevée par l'accent d'un zèle qui n'a point vieilli.

« A cette époque mémorable de l'année, dit-il, ma pensée se porte naturellement vers vous, mes enfants bien- aimés, vers ces contrées lointaines que vous arrosez de vos sueurs, et qu'avec le secours divin vous vous olforcez d'aiTacher à la puissance des ténèbres.

« Ecoutez avec votre docilité ordinaire les conseils que vous adresse aujourd'hui votre vieux père : je voudrais les faire entendre à chacun de vous en particulier.

K Efforcez- vous d'acquérir de plus en plus la perfection de votre état. Le moyen en est à votre portée : il suffit de vous attachera la fidèle observance de votre saint^e règle. Ne cessez de la regarder comme votre sauvegarde dans les dangers où vous, si faibles, êtes sans cesse exposés. Aidés de son secours , vous continuerez à combattre vaillamment pour la cause de Jésus-Christ, marchant à sa suite dans la pratique de la sainte humilité, de la parfaite obéissance, du complet détachement et de

(1) Lettre inédite au frère Ambroise, 9 avril 18 i2. — Archives des Frères.

ENCOUllAGEMENTS AUX FRÈRES MISSIONNAIRES 3il

cetle généreuse vertu do pauvreté, que le divin Maître a embrassée d'une manière si particulière pendant sa vie mortelle.

« C'est avec un cœur bien attendri, mes enfants bienaimés, que je conjure TAuteur de tout don parfait de répandre sur vous son esprit de charité et de dévouement, et qufC je vou;s donne, de bien loin, bêlas ! ma paternelle bénédiction.

(( Je sais que plusieurs d'entre vous désirent rentrer en France. Leur aspiration est toute naturelle. Mais qu'ils con fardèrent le bien qu'ils faut dans leur mission, l'expérience qu'ils ont acquise des choses et des hommes, et qu'ils se figurent le vide qu'ils laisseraient après eux.

(( De partout, on me demainde des Frères missionnaires. En ce moment, trois évêques d'Amérique me font les plus vives instances pour en avoir ; mais, hélias ! je ne piîDÎs les satisfaire tous (1) »

La lettre se clôt brusquement sur l'expression de ce regret. On devine que la pensée du vieilliard visite, chaque jour, ces terres infidèles, où l'on attend ses fils pour y planter la croix. Ne pouvant satisfaire a la fois les trois prékts qui le sollicitent, il enverra, du moins, des Frères à la chrétienté qui lui parait la plus délaissée ; son dernier grand acte de charité sera en faveur d'une île perdue de l'Océanie.

On sait quels soucis causèrent au go-uvernement de Louisr Phi lippe les incidents qui suivirent l'établissement de notre protectorat sur l'île de Tahiti. Le soulèvement des indigènes excités contre les Français par les missionnaires protestants, Texpulsion dti révérend Pritchard par ramiral Diipetit-Thouars, les menaces de l'Angleterre, la résistance armée de la reine Pomaré, avaieot passionné, de 1843 à lcS46, l'opinion européenne. Enfin la France

(Ij Lettre inédite. — Archives des Frères.

avait eu gain de cause. Rele'guée dans son palais avec une liste civile de 25 000 francs, la souveraine vaincue ne jouissait plus guère que d'une royauté' nominale ; le pouvoir effectif était entre les mains d'un commissaire général nommé, pour quatre ans, par le gouvernement français

L'ordre régnait à Tahiti ; mais la paix religieuse ne se conquiert pas à la pointe de l épée ; depuis Toccupation de l'île par nos troupes, l'hostilité était plus aiguë que jamais entre protestants et catholiques.

Ceux-ci ne s'imposaient, ni par le nombre, ni par le prestige des situations. Instruits et dirigés par cinq ou six missionnaires, sous l'autorité d'un vicaire apostolique qui gouvernait, en même temps, les Iles de la Société, ils étaient six cents environ, sur une population de dix mille âmes. Introduits à Tahiti dès 1816, les missionnaires protestants avaient converti à leur foi les grands chefs, la reine, sa famille, et, peu à peu, tout ce qu'il y avait de riche et de considéré dans l'île.

Impossible d'arrêter leur propagande, sinon au moyen d'excellentes écoles catholiques. Les sœurs de Saint-Joseph étaient établies, depuis peu, à Tahiti ; l'évêque, Mgr Janssen, de concert avec M. de Saisset, commissaire impérial, demanda à M. de la Mennais un petit groupe de Frères.

Quatre furent choisis, et partirent de Ploërmel, le 3 septembre 1859, sous la- conduite d'un directeur aussi sage que pieux, le frère Alpert-Marie. 9

A peine débarqués à Papeete, capitale de l'île et siège du gouvernement (1), lesr Frères firent* visite au nouveau commissaire impérial, M. de la Richerie, qui les reçut avec des marques de sympathie et leur prodigua les assurances de bon vouloir.

A l'évêché, ils furent également accueillis avec joie ; néanmoins le prélat paraissait soucieux. Il ne put cacher longtemps la cause de son chagrin : « Ah ! mes bons Frères, dit-il, je vous attendais avec impatience ; toute

(1) Le 17 octobre 1860.

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