‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 118 sur 260 · ARRIVÉE DES FRÈRES A TAHITI · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DES FRÈRES A TAHITI

la population soupire après votre arrivée. Un seul homme vous voit avec peine, c'est le commissaire impérial. Bien des croix vous sont réservées ; mais consolez-vous, vous ne serez pas seuls à les porter. »

11 leur apprit alors que M. de la Richerie était venu à Tahiti, en qualité de gouverneur (1), avec Fintention bien arrêtée d'entraver, au profit du protestantisme, toute propagande catholique. Depuis dix mois qu'il était dans l'île, il avait contrarié, par tous les moyens possibles, l'action de l'évêque et celle des Sœurs de Saint- Joseph ; sa grande habileté était l'hypocrisie.

Les Frères ne tardèrent pas à le rencontrer sur leur chemin. Son prédécesseur, M. de Saisset^ avait, par arrêté, désigné comme local scolaire une maison très convenable, située au centre de la ville. Le nouveau gouverneur cassa cet arrêté, et prétendit loger les Frères, en plein faubourg, dans une aile de la caserne des soldats indigènes : « Là, écrivait le frère Alpert, nous aurons sans cesse sous les yeux les exemples de la plus affreuse débauche (2). »

L'évêque offrit d'acheter, à ses frais, un terrain pour y bâtir l'école, en même temps que l'excellent amiral Larrieu, dont le vaisseau avait amené les Frères, proposait d'envoyer deux cents marins pour exécuter la construction : le gouverneur ne voulut rien entendre.

Ce n'est pas tout. Alors que les écoles protestantes, aussi bien que les classes des Sœurs de Saint-Joseph, étaient gratuites, M. de la Richerie décréta que le trésor de l'île percevrait cinq francs par mois sur chaque élève des Frères âgé de moins de douze ans, et dix francs sur les autres. De plus, les pauvres religieux ne pourraient recevoir aucun enfant «ans une permission écrite du directeur des Affaires européennes, Fâme damnée du gouverneur. Pour comble d'embarras, un des compagnons du frère Alpert sentit sa vocation chanceler sous l'épreuve, et annonça l'intention de quitter l'institut. •

(1) Le commissaire impérial exerçait^ en fait, les fonctions de gouverneur.

(2) Lettre inédite à M. de la Mennais, du 29 octobre 1860.

C'en était trop. Le malheureux directeur adressa à M. de la Mennais une lettre désolée, dans laquelk il demandait des instructions précises, le suppliant d'intervenir auprès du ministre pour faire éloigner de Tahiti M. de la Richerie. Mais après combien de mois cette lettre parviendrait-elle en Bretagne ? Et puis, le Père, qu'on avait laissé si chargé d'années, vivrait -il assez pour faire bonne justice de ces lâches procédés.

En attendant, Mgr Janssen prêchait la patience. Comme si le spectacle d'une autre infortune eût pu adoucir celle des Frères, il les conduisit, un joar, chez Pomaré, la souveraine en tutelle, qui, dans toute la rigueur des termes, « régnait et ne gouvernait pas ». Voici comment le frère Alpert raconta cette entrevue, dans un mémoire destiné à M. delà Mennais.'

« A notre arrivée, nous allâmes tous les quatre, lui faire visite. Nous avions avec nous Mgr d'Axiéri (Mgr Janssen), qui nous servait d'interprète. C/était la seule persofnne, à Tahiti, en qui elle eût confiance. Elle poussa un soupir à faire mal loi'squ'elie apprit son prochain départ. On s'illusionne beaucoup en France sur la conduite de la reine Pomaré. Elle sait se respecter, et sa conduite n'est pas mauvaise. Depuis longtemps elle serait catholique, s'il s'était trouvé un bon gouverneur.

« Elle nous reçut dans un magnihque salon tout tapissé, avec glaces de toute beauté, beaucoup de fauteuils et de canapés. Elle s'empressa de nous donner la main avec beaucoup de grâce. Je lui assurai qiie plusieurs personnes, en France, nous avaient priés de dire à Sa Majesté qu'elles seraient heureuses si elles pouvaient, comme nous, lui offrir, de vive voix, leurs hommages respectueux, et, en particulier, notre grand chef (notre Père). A ce dernier mot, elle fit un salut, et sembla on ne peut plus heureuse de savoir qu'un grand chef« papiste » s^intéressait à elle. Puis la conversation s'engagea entre elle et Monseigneur sur des affaires politiques. Au bout de quelque temps, -elle dit à Sa Grandeur : « Nous parlons tous les deux, mais ils vont s'ennuyer, car ils ne nous comprennent pas. » Puis,

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