VISITE A LA REINE POMARÉ
s'adressant à nous : « Bientôt vous satirez notre langue, « et alors, vous vous trouverez heureux. »
« Tout me plaît dans cette perso^nne. La figure^ quoique annonçant beaucoup de chagrin, est gracieuse; elle est grande et robuste ; elle est âgée de quarante-six ans.
« La supérieure des Sœurs lui a fait cadeau du portrait de leur Mère ; elle en a* été enchantée. Je suis certain qu'elle accepterait également celui de notre vénéré Père avec plaisir ; mais il faudrait qu'il y eût un beau cadre doré pour qu'il fût plus présentable, et je ne puis me le procurer. Le terrain que nous occupons est à elle. Nous avons en classe un de ses garçons nommé Joinvilîe ; un autre est actuellement avec elle dans une lie, et nous l'aurons à son retour. Malheureurement, ces jeunes gens sont trop âgés ; il est difficile d'en faire quelque chose de bon (1). »
Plus tard, charmée de Téducation donnée par les Frères, la reine résolut de leur confier entièrement les princes. Comme il n'y avait pas de pensionnat à Papeete, ils furent envoyés à Xantes, et placés à l'internat de Notre-Dame de Ïoutes-Aides. De retour à Tahiti, en i867, ils témoignèrent à leurs anciens maîtres une vive reconnaissance, et, de nos jours encore, les Frères de Papeete n'ont pas de plus chauds amis que les descendants de Pomaré.
Revenons aux épreuves des débuts. N'osant chasser les Frères sans motif, mais voyant dans leur présence un sérieux appoint en faveur de la religion romaine, M. de la Richerie fit une tournée dans Tile. 11 accabla de menaces les catholiques, et leur prescrivit, en vertu de son pouvoir dictatorial, de travailler à la construction de plusieurs temples destinés au culte protestant.
Cette fois, la mesure était comble. Décidé à ne pas supporter de nouvelles vexations, Mgr Janssen s^embarqua pour la France, afin de dénoncer au gouvernement les cruelles fantaisies de ce despote.
Qu'allaient devenir, privés de leur meilleur appui, ks
(1) Abrégé du voyage des frères Alpert Marie, Arsène, Hilaire et Eubert. — Relation inédite — Archives des Frères.
quatre pauvres Frères jetés au sein d'une population dissolue, environnés d'ennemis, à plusieurs milliers de lieues de Ploërmel ? Il ne fallait plus guère compter sur les encouragements venus de la maison-mère. Les lettres mettaient un an à traverser les mers, et elles étaient décachetées, à Tahihi, par le gouverneur.
Les premiers jours furent particulièrement douloureux. Heureusement, Mgr Janssen avait laissé après lui quelques missionnaires, pour les besoins urgents de la population catholique. L'un deux entreprit, avec le frère Alpert, une longue excursion dans l'ile. En visitant les tribus canaques, on déclarait très haut que le grand chef des Français n'aimait pas les protestants, puisqu'il envoyait, pour instruire ses protégés de Tahiti, des maîtres « papistes ».
Ce voyage eut un bon résultat. Les Frères, qui, le 5 décembre 1860, avaient ouvert leurs classes avec quatre élèves, en avaient, le 10 janvier suivant, soixante et onze, dont sept Européens.
On n'obtint point, à Paris, la révocation de M. de la Richerie, mais les réclamations de ses administrés ne restèrent pas sans effet. Le gouverneur reçut des ordres ; il devint plus traitable, et, lorsqu'il quitta l'île, en 1864, Técole était en pleine voie de prospérité.
Sous son successeur, M. le comte de la Roncière, ce fut un succès absolu et incontesté. Mais le frère Alpert- Marie s'était usé avant l'heure ; de cruelles infirmités le condamnèrent à regagner la France. Lorsqu'il quitta Papeete, en 1867, le gouverneur, émerveillé de l'œuvre accomplie en si peu d'années, demanda pour lui la croix de la Légion d'honneur (1).
(1) Voici la lettre qu'il adressa au frère Alpert-Marie, lorsque celui-ci dut quitter la colonie.
Papeete, le 27 février 1867.
« Mon cher'frère Alpert,
« Au moment oîi vous allez quitter un pays où vous avez donné les preuves les plus constantes de dévouement, d'intelligence et de dignité, je veux vous dire, vous assurer, que vous emportez l'estime, l'atfection de tous, et que vous laissez parmi nous, avec le souvenir de vos qualités, le regret de vous voir vous éloigner.
« Je remplis ua devoir agréable en vous recommandant à S. Exe. le