LA PASSION DES LIVIIES
l'abljé Brouster, professeur au collège de Tre'guier, que M. de la Mennais avait demandé une Grammaii^e française. Ces efforts du maître, joints à l'énergique application des disciples, amenèrent bientôt le résultat désiré. Le 17 mars 1828, M. de la Mennais écrivait au frère Ambroise : (( Je pourrai vous donner, vers Pâques, un de nos petits Frères; ils sont fort instruits, et réussissent à merveille à Ploërmel pour l'écriture, la grammaire et le dessin. Ils sont plus avancés qu'aucun des anciens, et il semble qu'un d'entre eux pourra vous soulager (1). »
De son côté, l'abbé Jean consacrait à l'enseignement toutes ses heures disponibles. C'est toujours avec délices qu'au retour d'un voyage il reprenait ses fonctions de professeur. Elles le reportaient aux années de Saint-Malo; surtout, elles lui permettaient de se replonger dans les livres, et c'était pour lui une exquise jouissance. Dans toutes ses résidences temporaires, à la Chesnaie, à Rennes, à Malestroit, comme à Ploërmel, il lisait, annotait et*parfois résumait un nombre incroyable de volumes, dont le contenu, confié à une mémoire aussi sûre que facile, faisait de son esprit un des plus vastes répertoires de connaissances que l'on rencontrât dans le clergé.
A son retour de la Grande-Aumônerie, il écrivait, de la Chesnaie, à M. Querret : « Il est très vrai que je suis plus occupé ici que je ne l'étais dans la capitale. Là, on passe son^temps à ne rien faire; chacun le pille et le dissipe. Ici. c'est tout autre chose. Pas une minute de perdue; nos heures sont pleines, et elles paraissent si courtes, que vraiment elles passent avec une rapidité qui étonne. J'ai sur ma table et sur ma cheminée vingt livres, que je voudrais lire à la fois. Je suis, sous ce rapport, aussi enfant que je l'étais il y a trente ans (2j. »
(1) LeUre inédite. — Archives des Frères. 2) Lettre inédite, du 26 janvier 1825. — Ibid.
Pour alimenter une telle passion de lecture, il fallait une vaste bibliothèque. De tout temps, l'abbé Jean avait recherché les livres. On se rappelle les collections d'ouvrages théologiques qu'il avait réunies à Saint-Malo et à la Ghesnaie. Lorsque le malheureux Féli eut pour toujours quitté le vieux domaine, après avoir expédié à Paris une partie des livres acquis par les deux frères, Tabbé Jean fit transporter à Ploërmel les débris de la bibliothèque, et entreprit de la reconstituer.
Aujourd'hui, lorqu'un ecclésiastique visite la maisonmère des Frères, on l'introduit dans une vaste salle, dont le buste du fondateur forme le principal ornement. Du haut en bas des murs, sur des rayons interminables, s'alignent, dans une reliure sévère, des files de volumes ^ qui feraient envie à une université. Toutes les sciences ecclésiastiques : théologie, droit canonique. Ecriture sainte, histoire ecclésiastique, hagiographie, patrologie, sont ici représentées, et cette collection, qui ne compte pas moins de douze mille volumes, se recommande autant par le choix des éditions, que par la valeur des œuvres. A côté des -magnifiques in-folio bénédictins du XVIf*^ siècle, on y rencontre d'anciens livres liturgiques devenus fort rares, et même un manuscrit orné de précieuses enlu-minures (1).
Les meilleurs ouvrages littéraires et les livres traitant de sciences profanes : droit civil, histoire, géographie, médecine, physique, histoire naturelle, mathématiques, ont leur place dans cette vaste collection. Il n'est pas jusqu'aux
(1) Entre autres ouvra^'es rares, la bibliothèque de la maison de Ploërmel renferme : une édition de Justin, sortie des presses de Robert Estienne, un Plantin de lo82, un Elzévir de 1650; une belle édition de la Pharsale de Lucain, dans sa reliure du XVI« siècle; un missel de Dol, de 1502; un bréviaire de Saint Pol-de-Léon, de 1550; un beau Saint Augustin (11 vol. in-folio) de 1531, et l'importante collection des Conciles, de Labbé. Il faut signaler aussi, outre un livre d'heures splendidement enluminé, deux in-folio de luxe, richement illustrés, renfermant une description de Rome ancienne; enfin une description de Rome souterraine y ornée aussi de gravures d'un grand prix.
M. de la Mennais avait réuni à Ploërmel une collection de Catéchismes des divers diocèses. Elle 'comprend de curieux catéchismes anciens, comme celui de Massillon. Depuis lors, un Frère a formé, à son tour, une collection des Ordos de presque tous les diocèses d'Europe.
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revues et aux brochures du. temps qui ne figurent là, annotées, classées et soigneusement reliées.
Tel est le trésor que M. de la Mennais a réuni à Ploërmel, et qu'il a laissé en héritage à ses fils.
Gomment ce prêtre, qui fut toujours pauvre, put-il se procurer cette bibliothèque princière?
C'est la question que lui posait, un jour, un curé des environs de Ploërmel, émerveillé à la vue de tant d'ouvrages précieux. « Gela a dû vous coûter beaucoup d'argent, monsieur le supérieur?
— Non, mon ami. Gela m'a coûté quelques défaillances d'estomac, mais fort peu de chose en plus.
— Des défaillances d'estomac?
— Oui , je n'en suis pas mort, comme vous le voyez, et, Dieu merci, j'ai des livres. Vous ne comprenez pas, mon cher curé ? Voici . Quand je vais à Paris pour les affaires de mes Frères, au lieu de diner à l'hôtel, j'achète un peu de pain et de fromage, et je fais dans ma chambre, sans inviter personne, un repas modeste, qui ne m'a jamais donné d'indigestion. Par ce moyen, j'econoniise, et je vais me promener sur les quais de la Seine, où je bouquine à droite et à gauche. Les brocanteurs de la capitale ont de véritables trésors. Mon diner me revient à quatre sous, et souvent, pour trois sous, j'ai un chef-d'œuvre. Songez à ce que je rapp'orte, quand je reste là -bas seulement quinze jours! »
En effet, le fondateur des Frères ne rentrait jamais de Paris sans être escorté de trois ou quatre caisses de livres.
D'autre part, ses amis des diocèses de Rennes, de Vannes et de Saint-Brieuc, enchantés de lui être agréables, se mettaient à la recherche des ouvrages volés aux couvents pendant la Révolution et dispersés un peu partout. Ils lui en adressaient un grand nombre, achetés au même prix que ceux des bouquinistes parisiens, et souvent à meilleur compte.
Les Frères eux-mêmes, connaissant ses goûts, devenaient ses pourvoyeurs.
Le frère Laurent avait, comme le Père, des instincts
de bibliophile. 11 rangeait les volumes rares ou curieux sur une étagère, dans une salle de Técole, et les montrait avec complaisance. Hélas! le supérieur général, lors de sa visite, ne manquait jamais de ravir le trésor du pauvre Frère pour l'emporter à Ploërmel, et la collection de Quintin était sans cesse à recommencer.
Enfin un libraire de Saint-Brieuc, M. Huguet, parfait honnête homme et ami de M. de la Mennais, profitait de ses relations commerciales pour lui acheter à bas prix des livres d'occasion. 11 était heureux même de lui offrir les volumes dépareillés qui lui tombaient sous la main, et qui pouvaient compléter les grands ouvrages de Ploërmel (1).
Cette bibliothèque, sa seule richesse en ce monde, M. de la Mennais ne cessa de l'augmenter jusqu'à sa mort.
Pour qu'un pareil dépôt garde sa valeur, il ne suffit pas de l'enrichir de publications nouvelles, il faut le protéger contre le désordre des brouillons et l'indiscrétion des emprunteurs. Gomme tout bon bibliophile, M. de la Mennais répugnait à se dessaisir de ses livres. « Je sais, lui écrivait un de ses anciens disciples, Ghavin de Malan, que prêter des livres est pour vous un acte très méritoire et très rare. »
Ge n'est pas, certes, qu'il fermât la porte de sa bibliothèque aux prêtres désireux de s'instruire; mais, autant il accueillait avec bonne grâce les lecteurs qui venaient, sur place^, puiser à son dépôt, autant il se faisait prier pour expédier au loin des ouvrages importants. A peine ses meilleurs amis étaient-ils privilégiés à cet égard. Il écrivait, un jour, à l'abbé Rohrbacher : «Je donne ordre de vous expédier de suite les deux volumes que vous me demandez. La diligence vous les portera donc, et je compte sur votre promesse de me les renvoyer en diligence, car il est écrit dans la charte de la bibliothèque (article 68, si je ne me trompe), qu'aucun livre n'en sortira jamais. Je serais donc plus embarrassé qu'un ministre de Sa
(1) << Je crois que les « Preuves » de dom Lobineaii vous manquent. Je les ai trouvées, et s'il en est ainsi, je compléterai cet ouvrage; heureux de vous Toffrir. » M. Huguet à M. de la Mennais, 1" janvier 1850.