RÉALISÉS. LES CONSTRUCTIONS DE PLOERMEL
Il est temps de revenir sur nos pas. Après avoir étndié Faction des Frères dans les missions lointaines, il nous faiit suivre, dans la dernière phase de sa vie apostolique, celui qui fut jadis le grand missionnaire de la Bretagne. Nous devons contempler aussi les progrès re'alisés, depuis 1840, dans l'organisation du grand corps religieux que M. de la Mennais a donné à sa province natale.
Les « derniers accents d'une voix qui tombe », après avoir annoncé l'e'vangile pendant une longue vie, émeuvent d'ordinaire plus que les périodes vibrantes d'une éloquence en plein éclat. La parole de Jean de la Mennais possède désormais ce charme attendri, fait de sagesse, d'expérience souvent douloureuse et d'indulgente bonté, qui donne tant d'autorité aux avis des vieillards. Plus sûrement que jamais, elle trouvera le chemin des cœurs.
Le missionnaire a soixante ans. Rien, certes, ni dans sa volonté toujours vaillante , ni dans son esprit toujours en éveil, ne trahit la décrépitude. Tout au plus, ses cheveux
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grisonnants, ses crises plus fréquen'tes de rhumatisme, sa prononcia^bion moins nette, sa démarche moins assurée, lui rappellent-ils que la vie s'écoule, et que la dissolution n'est pas loin.
Il est arrivé à celte heure mélancolique où le travailleur, contemplant le soleil qui baisse et les premières ombres qui voilent l'horizon, achève en hâte la tâche cou tumière. Aussi, volontiers s'en va-t-il répétant à ses familiers la parole de TApôtre : « Faisons le bien pendant qu'il en est temps, car voici venir la nuit, qui suspend tomi travail (1). » Ou encore, variant à peine la formule sacrée : (( Faisons du bien, car on fait beaucoup de mal ! »
Le ministère qni a toujours ses préféreirces est celmi des jeunes gens. Les chers collèges qu'il a jadis fondés ou restaurés, Saint-Malo, Tréguier, Plouguernével, le revoient périodiquement, surtout à l'époque des retraites, et il retrouve, au milieu de ces enfants dont il a élevé les pères, sa verve et son onction des meilleurs jours.
Un de ses auditeurs de Plouguernével a raconté, en termes émus, ses impressions de 18 i2 : (( Nous eûmes, dit-il, la bonne . fortune d'entendre le vénérable abbé Jean-Marie de la Mennais, ancien ami d^u supérieur, M. Ropers. H était déjà bien cassé, et ses jambes alourdies ne lui permettaient pas de gravir les degrés de la chaire : il nous parlait de la balustrade, assis dans un fauteuil (2).
« Mais si le corps était usé par - ses multiples courses apostoliques, 1 -esprit n'avait rien perdu de sa verve et de son entrain, ni le cœur de sa flamme. Je n'onbliepai jamais cette physionomie aux traits si heurtés, mais qui prouvait bien qu'un homme d'esprit, a fortiori m\ saint, n'est jamais laid. Quels éclairs dans ces yeux ! Quelle chaleur dans cette parole ! Quel intérêt dans les histoires que ce vieillard nous racontait d'une façon si
(1) Dum tenipus habemus, operemur bonum. — galat. vi, 10. Venil nox, Cjuando nemo potesl opei:ari. — Joais'. iX, 4.
(2) Il est à croire que M. de la Mennais souffrait alors d'une attaque de goutte. En 1842, il ét&it, ha;bituellement, plus ingambe que ne le suppose l'auteur de ce récit .
originale, en saupoudrant toujours sa figure, et même son surplis, d'une abondante poussière de tabac !
((Il alluma le feu sacré dans bien des âmes, et sa retraite produisit sur tous d'ineffaçables impressions (1). »
A ïréguier, même entrain du prédicateur, même enthousiasme de l'auditoire.
A Saint-Malo, ce prêtre, qui, quarante ans auparavant, a rendu aux familles le Christ chassé par la tourmente, apparaît, plus qu'ailleurs encore, un sauveur d'âmes. Emerveillé des bénédictions que Dieu accorde à sa parole, le supérieur du collège Tappelle, tous les ans, à prêcher la retraite de rentrée. De leur côté, sentant que sa carrière s'abrège, les élèves recueillent ses instructions comme un testament.
Apôtre des enfants par préférence de zèle, il se souvient toujours aussi de ces grandes missions dont il était l'âme, et qui ont renouvelé, il y a vingt-cinq ans, le diocèse de Saint-Brieuc. Oh ! s'il retrouvait, de temps à autre, un peu de vigueur pour aller, comme jadis, porter aux travailleurs et aux pauvres la vérité libératrice, quelle- consolation pour sa foi, quelle fête pour, son vieux cœur !
Au mois de janvier 1843, l'occasion se présenta d'essayer ses forces. Les marins envoyés, chaque année, à Terre-
(1) Récit communiqué par M. le chanoine Chatlon au frère Jean de Matha, de l'école de Plourguernével.
Un professeur de la maison fît connaître au journal V Uiiivei^s le résuUa.t de ce grand effort. Nous extrayons de son article les lignes suivantes : « Un recueillement et une piété qu'on aurait à peine osé espérer d'un âge si tendre consolait Thomme de Dieu, jusqu'à lui faire verser des larmes de joie.
« Mais c'est surtout dimanche, 20 mars, jour où se sont terminés les pieux exercices, que nous avons été témoins d'un spectacle éminemment chrétien et consolant. Une communion générale avait lieu. Je ne crois pas que, sur un nombre considérable d'élèves, un seul en âge de communier ait manqué à l'appel de la piété et du zèle. On sentait palpiter ces jeunes cœurs sous l'impression de la parole brûlante du saint vieillard. S'il était transporte hors de lui-même, en songeant que tous ces enfants étaient autant d'anges brillants d'innocence qui allaient manger ensemble le pain de vie, eux, de leur côté, étaient tellement absorbés dans une seule pensée, celle de Dieu, dans un seul sentiment, celui de l'empressement et de l'amour, que, quelques instants avant la communion, ils se sont spontanément, et comme de concert, jetés à genoux. » — Article du samedi 9 avril 1842.