LA MISSION DE GANCALE
Neuve, par la petite ville de Cancale et les communes voisines, étaient de retour. On résolut de leur prêcher une mission à l'occasion des Quarante-Heures, et M. de la Mennais fut appelé. Tous les prêtres du canton, au nombre de seize, devaient travailler sous ses ordres ; dix-sept confessionnaux furent installés dans la vaste église. On vit alors, comme autrefois, le missionnaire rajeuni assigner à chacun son rôle, organiser les cérémonies, et, sans préjudice des grands sermons qu'il prêchait à son tour, se réserver, chaque soir, les causeries familières et les avis pratiques.
Pendant huit jours, huit cents marins se pressèrent au pied de la chaire. Comme ce prêtre qui avait tant souffert, savait compatir aux misères de ces humbles, pour qui la vie est si dure et la mort si menaçante ! Comme sa voix, tantôt vibrante de zèle, tantôt brisée d'émotion, savait leur faire accepter les maux présents,^ en leur parlant de la paix radieuse qui attend le juste au sein de Dieu !
Pendant les derniers jours, on vit les confessionnaux. assiégés par une foule d'hommes qui, arrivés dès cinq heures du matin, attendaient souvent leur tour jusqu^à midi. Dans ces groupes de pénitents, tous les rangs étaient confondus ; le mousse passait avant son capitaine, et, de même, le jour de la communion générale, qui ne réunit pas moins de 2300 personnes, on vit les officiers aborder la table sainte perdus dans la foule des matelots.
Le soir, après le Te Deiim^ alors que le clergé s^appretait à quitter l'église, les rudes pêcheurs^ restèrent debout devant l'autel étincelant de lumières, et, comme si, à leur gré, on n'eût pas fait à la sainte Vierge la part assez belle, spontanément, leurs huit cents voix éclatèrent en un cantique à l'adresse de Marie, patronne des mariniers. M. de la Mennais était radieux (1).
De tels résultats l'encourageaient à de nouvelles campagnes.
(1) Voir VUnloers, numéro du 3 février 1843.
Au mois d'avril 1844, nous le retrouvons à Ploërmel, se préparant à la retraite é<^ Languenan, paroisse voisine d-e Dinan. Cett-e fois, le succès devait lui coûter plus cher. Il avait fait atteler à la vieille berline qui lui servait depuis dix ans deux chevaux nouvellement acquis, et qui paraissaient vigoureux. La précaution n'était pas inutile, car il se proposait de visiter toutes les écoles situées sur le parcours de Ploërmel à Languenan, et le voyage, par des chemins défoncés et boueux, devait durer trois j-ours.
Le missionnaire part, après avoir, comme de coutume, entassé dans la voiture livres et cahiers. Un « Frère de travail » occupe le siège du cocher et dirige le nouvel attelage.'
Tout va bien pendant deux jours ; mais, en approchant de Dinan, et au moment de s'engager dans une descente rapide, les bêtes fatiguées se cabrent violemment, renversent le conducteur, et entraînent, dans une course affolée, la voiture et le maître, qui n'a pas voulu descendre.
Affreusement secoué, le vieux véhicule oscille en des soubresauts effrayants. Ne va-t-il pas voler en éclats? M. de la Menoais avise la portière ouverte, fait le signe de la croix, invoque la sainte Vierge, et se précipite, la tête en avant sur un tas de pierres. Il pouvait être broyé ; il en fut quitte pour de graves contusions et des meurtrissures sans nombre.
Le Frère conducteur, qu« suivait au pas de course ses chevaux emballés, arriva bientôt près du Père. Le t^rouvaat assis sur la berge, les lunettes brisées et le visage en sang, il poussa un cri douloureux.
« x\lions, grand enfant, lui dit le saint homme, tu vois bien que je ne suis pas tué 1 C'est ma faute, après tout. Je n'aurais pas dû ni'engager dans un pareil voyage avec des chevaux dont nous n'étions pas sûrs. » Et il se pencha sur l'eau couramte d'un ruisseau, pour y laver ses plaies.
Deux paysans ramenaient la voiture, arrêtée au bas d'un monticule. Les deux voyageurs y prirent place de