‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 125 sur 260 · DERNIÈRE ENTREVUE AVEC M. DESHAYES · texte numérisé non relu

DERNIÈRE ENTREVUE AVEC M. DESHAYES

service, venait de donner sa démission (1). M. Coëdro, son vieux compagnon d'apostolat, s'était éteint en pleine maturité, il y avait quelques mois à peine. .

Un autre ami, plus intime et plus constammerit fidèle, lui fit ses adieux, en 1841, dans des circonstances particulièrement émouvantes.

Le dernier voyage de M. Deshayes à Ploërmel compte parmi les dates mémorables des annales de l'institut. C'était à la fin de la retraite des Frères. Avapt de se séparer, on alla, en procession, comme d'ordinaire, visiter les tombes des disparus dans le cimetière de la: maison-mère, et, comme d'ordinaire aussi, le supérieur parla à ses fils au nom de ceux qui, leur tâche accomplie, reposaient dans Tenclos funèbre. Son fidèle associé était là, suivant la procession d'un pas lourd, le regard fixé sur les petites croix des sépultures.

Au souvenir de ce quart de siècle écoulé dans la joie d'un commun effort, qui allait faire place aux sombres années du déclin, M. de la Mennais crut devoir s'appliquer à lui-même les enseignements de la mort, et son discours au cimetière fut une suite de conseils inspirés par la pensée de sa prochaine disparition : « Mes enfants, dit-il, elles sont déjà nombreuses, ces tombes. Une autre ne tardera pas à s'ouvrir : ce sera la mienne. Je veux être placé au milieu de vous, afin

(1) En 1841, il se retira à Dinan, où il vécut encore près de quinze ans. Sa situation de fortune étant précaire, M, de la Mennais lui fît une proposition dont le lecteur appréciera la délicatesse. Le fondateur des Frères écrivait à M. Ruault, le 10. février 1841 :

« L'évêque n'a mis aucune condition à sa retraite, si bien qu'il ne peut compter que sur son bien de famille, c'est-à-dire sur fort |>eu de chose. Cependant il y a lieu de croire que le gouvernement lui allouera au moins un secours annuel de 300 francs. Son intention était de se retirer à Dinan dans la maison de M'^^ de Fontimeu, mais je lui ai fait des observations làdessus qui l'ont ébranlé. Cette maison est trop petite pour le loger^ lui, ses sœurs et trois domestiques, plus les nombreux visiteurs qui l'écraseront à Dinan. Je lui ai offert la maison que j'habitais à Saint-Brieuc, et dont je puis disposer ma vie durant : il a été enchanté, et, de son cabinet, j'ai écrit à Saint-Brieuc pour arranger cela. Je lui ai même offert de passer quelque temps à la Ghesnaie, si cela lui convenait. 11 m'a paru sensible à ces procédés de ma part, et mous avons longuement causé de beaucoup de choses. » Lettre inédite. — Archives des Frères. — En 1840, Mgr de Lesquen se décida définitivement à rester à Dinan ; mais il avait apprécié, une fois de plus, les qualités de cœur de son ancien grand vicaire.

que vous puissiez venir prier sur la tombe de votre vieux Père. »

Puis, avisant, à ses pieds, M. Deshayes, assis sur un bloc de granit : « Mon vénérable et saint ami, nous touchons tous les deux au terme de notre carrière ; bientôt nous aurons disparu du milieu de ces enfants ; mais, du fond de la tombe, nous pourrons les guider encore. Un peu ^plus tard, ils viendront nous rejoindre ; donnons-leur rendez-vous au ciel ! »

Touché jusqu'aux larmes de cette apostrophe inattendue, M. Deshayes prononça lui-même quelques jparoles émues sur Téternité et les choses de l'autre vie, ajoutant, sans donner d'explication, qu'il prendrait des mesures pour que la mort elle-même ne le séparât point tout à fait de M. la Mennais.

Trois mois plus tard, il s'éteignait à Saint-Laurentsur-Sèvre il). Il avait fait appeler, quelques jours auparavant, un de ses missionnaires, M. Guyomard, et lui avait confié en ces termes, un de ses plus clK?rs desseins: « Quand je ne serai plus, je veux qu'on me coupe le pouce de la main droite, avec laquelle j'ai signé la règle des Frères de Ploërmel, et qu'on l'envoie à M. de la Mennais, afin qu'une partie de mes cendres repose un jour avec les siennes. »

Ce legs d'arailié fut fidèlement rempli. Lorsque la relique du pieux vieillard arriva à Ploërmel, M. de la Mennais la fit déposer à la chapelle, derrière le maîtreautel, et décida quà la retraite suivante, après le grand service des défunts, elle serait portée solennellement au cimetière, et descendue dans la tombe où lui-même reposerait un jour.

Cette mort, quoique prévue, afTecta vivement le supérieur de Ploërmel. Après avoir pleuré son vieil ami, il profita^ comme toujours, du douloureux événement pour exciter ses Frères au travail et au sacrifice, en vue de 'réternelle réunion : « Pauvres enfants, leur dit-il,

(1 Voir tome 1", page 358.

(( A C ï E DE iD E RK liÈK E V O L 0 N TiÉ > / 35 9-

VOUS aviez deux pères. L'un a été ravi à votre amour ; consolez celui qui vous reste par votre docilité, par votre persévérance, et augmentez, s'il se peut, dans le ciel, la joie de ceiui que vous avez perdu, en travaillant à acquérir toutes les vertus dont il fui au milieu de vous le modèle. Mettez en pratique les conseils qu'iïl vous a donnés, à chaque retraite^ pendant vingt-deux ans, pouT devenir des saiiîits, aiin que nous puissions tous, un jour, être réunis à lui dans le sein de Dieu (1). »

La disparition de M. Deshayes nécessitait des changements dans les dis'po&itioiis relatives au futur gouvernement de l'institut.

L'acte de 1835 fut remainié par M. de la Mennais. Il y ifitroduisit les précisions (jue lui dictait nne nouvelle expérience de sept années, puis, se défiant de lui-môme •en aussi grave matière, il soumit son « Act-e de dernière volonté » à l'approbation d'un certain nombre de prélats, parmi lesquels figuraient au premier rang les cinq évêques de Bretagne.

La*nouvelle rédaction contenait cet article essentiel: '( Après mon décès, la congrégation sera gouvernée pair un Frère supérieur général, avec l'aide d'un conseil de quatre membres, dont il prendra Ta vis dans toutes les affaires importantes^ et dans le sein duquel il choisiTa deux assistants plus particulièrement destinés à le soulager dans l'exercice de sa charge ;. le second assistant remplira les fonctions d'économe (2). »

Le supérieur, on le Toit, est a^bsolki'ment fixé sur la forme dii gouvernement qui convient aux Frères. Ses vues sont les mêmes à cet égard qu'yen 1835, et lorsque, plus tard, en 1848, il communiquera à l'institut son « Acte de iernière volonté » revêtu de l'approbation de six*évêques, il n'aura dû changer qu'un ou deux noms propres.

(1) Cité, d'après les manuscrits de Ploermel, par l'auteur de l'opuscule intitulé : Un ami de V enfance au XIX^ siècle : l'abbé J.-M. de lu mennais, p. 94.

(2) Voir cet acte, en entier, à la fin du volume {Appendice I). Il porte la date du 2 février 1843.

Ce souci de l^avenir s'impose impérieusement, car les progrès de l'institut s'accélèrent avec une rapidité imprévue. Comptant déjà plus de sept cents membres actifs, il est maintenant représenté dans les cinq départements bretons et dans toutes les colonies françaises, sauf à l'ile de la Réunion. De plus, des provinces éloignées, comme la Gascogne, font de telles instances pour obtenir des Frères, que le fondateur devra bien y céder un jour.

Mais n'est-il pas à craindre qu^à de pareilles distances, les forces vives qui actionnent ce vaste organisme s'amoindrissent et défaillent? Le fondateur a l'œil ouvert sur ce danger. 11 sait, en particulier, tout ce qu'il faut à ses Frères de capacité et de vertu pour affronter^ l'apostolat des colonies ; aussi, sans négliger les grands intérêts de la liberté d'enseignement, et tout en prodiguant encore sa parole dans les missions bretonnes, s'appliquera-t-il à faire de Ploërmel un actif foyer de vie religieuse et de travail pédagogique.

' Malheureusement, les intérêts de l'institut lui imposent de fréquents voyages. Il devra se faire suppléer. Il lui faudra des aides assez instruits pour donner aux jeunes Frères d'utiles leçons, assez vertueux pour que leur exemple soit un perpétuel encouragement au bien. Un cercle d'élite, composé d'ecclésiastiques et de Frères d'un mérite distingué, va se former à la maison-mère. Le lecteur en connaît déjà quelques membres. Nous devons lui présenter les autres, tout en achevant certains portraits que nous n'avons fait qu'esquisser.

Commençons par une vieille connaissance. A mesure que les années s'écoulent, Je saint abbé Ruault entre plus avant dans l'intimité du Père, et c'est merveille de voir ces deux prêtres^ dont l'un a quitté une carrière honorable pour se faire l'humble auxiliaire de l'autre, vivre côte à côte pendant vingt-cinq ans, appliqués à

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un travail monotone et ardu, sans que jamais le plus le'ger dissentiment trouble l'harmonie de leur action commune. Certes, ce qui attache M. Ruault à Ploërmel, ce ne sont point les avantages matériels de sa situation : son traitement annuel, si Ton peut qualifier ainsi l'aumône de la pauvreté au dévouement, est minime, presque dérisoire (1). C'est encore moins l'exercice de Tautorité, avec ses vulgaires jouissances d'amour- propre. Il n'ignore pas quCj soit pendant^ la vie, soit après la mort du fondateur, il n'aura dans la communauté qu'une place secondaire, et n'y pourra exercer qu'un rôle discret.

Mais telle est l'estime de ces deux hommes l'un pour l'autre ; si parfaite est leur communauté de vues ; si puissante, la fascination exercée par les vertus aimables du Père, que les épreuves endurées pour la même cause ne font que cimenter l'union.

C'est une rude vie que celle de l'aumônier des Frères. Outre ses instructions ascétiques et ses longues séances au confessionnal, qui forment le bilan ol3ligé .de ses journées, c'est toujours sur lui que reposent, pendant les fréquents voyages du supérieur, la marche de la maison de Ploërmel, et, dans une large mesure, la direction générale de l'Institut (2). Faut-il, en l'absence du Père, modifier subitement le personnel d'une école, morigéner un Frère imprudent, arrêter sur la voie de la défection un jeune religieux séduit par des fantômes de vie mondaine? C'est toujours à M. Ruault qu'incombent ces tâches pénibles, et il s'en acquitte, nous le savons déjà, avec la plus exquise délicatesse jointe à une infinie charité.

Dévoué aux intérêts de l'institut, il l'est aussi, et dans

(1) Afin de reconnaître, dans toute la mesure possible, les services de l'abbé Ruault. M. delà Mennais avait fait, dès 1834, le testament dont on a pu lire l'autographe à la fin du premier volume.

Dans un testament postérieur, le supérieur des Frères légua à son vieil ami une rente de trois cents francs, réversible à sa sœur, après son décès.

(2) Il soutient, en particulier, le courage du frère Ambroise par d'admirables lettres, qui complètent celles du Père, forcément plus remplies de détails d'affaires. Nous en transcrivons une à la fin du volume {Appendice J).

une mesure vraLmeat touckante, à la personne eu fcmdaste.ur. Nul ne veille, tcooame lui, sut la santé et le hmnêtre <du « vénéré Père ».

€'est 'lui qiui, au retour d^s fatigants voyages de Paris^ envoie à son vieil ami, meurtri par les cahots de la diligence; la voiture et les chevaux qui, de Rennes ou de Dinan, devront le ramener à Ploërmel, sous la conduit-e du frère Donat. Rien me manque dans le carrosse nustique, ni les livres^ préférés du maitre, ni les récents Journaux, dont on le sait très friand. Aussi quelle joie, lorsque, auprès «ne .ah s en oe .de pdusdeuirs semaines, l'abhé Jean r^eparaît à la maisan-mère ! quelle effusion .dans les embrasse m-ents ! quels éclats de franc rire! quelle animation dans les repas, où le voyageur raconte, avec 'lane malicieuse bonhomie, les faits et gestes des grands persooanages qu^il viein.t de quitter ! quelle expansion surtout dans ces causeries dm soir, au coin de l'âtre ipétillant d'une flamme claire, où ces deux prêtres, frères par le cœur, se racontent leurs secrets et se livj'ent leur âme ! Témoins de cette amitié sainte et reconnaissajats des bons offices de leur aumônier, novices et postuJants s'accoutument à unir dans une même vénération leur <( Père de la Mennais » et leur « Père Ruault >>.

Geliai-ci avait besoin de se sentir ainsi aimé pour supporter sans faiblir les fatigues de sa tâche journalière. Soulagé, à l'origine, par quelques jeunes prêtres qui n'avaient fait que passer à Ploërmel (1), il portait seul

(1) Après M. Massias, qui parait avoir aidé peu de tetiips M. Ruault, nous trouvons à Ploërmel, en 1842, un ancien vicaire de Saint-Clément, au diocèse de Nantes, M. Maurice. 11 désirait se dévouer aux Frères des colonies, et venait, à la maison-mèrej faire l'apprentissage des fonctions d'aumonier. Il était très pieux, et il garda de son séjour auprès de M. de la Mennais un souvenir attendri. 11 lui éci'ivait, le lendemain de son départ: « C'est hier matin que j'ai quitté Ploërmel, et j'ai encore le cœur tout embauilié du -parfum de charité qu'on respire dans cette sainte maison. Vraiment, je ne connaissais pas encore les bons Frères, et je me répétais à moi-même, après leur avoir dit adieu: « Quels bons cœurs !... » Je vous l'avoue, cher Père, il y a malmenant dans mon âme quelque chose qui n'y était pas auparavant, et que vous y avez mis. Qh ! que je vous ai doEkc d'obligations pOAir tout ce que j'ai trouvé près de vous ! » — Lettre inédite du 19 mars 1842, —Archives des Frères.

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