M. GUILLOUX
côte à côte, s'appuyant run sur l'autre, vers le terme de leurs communes espérances. Une pareille liaison sera môme d'autant plus solide, qu'on la saura plus étrangère aux caprices du sentiment.
M. de la Mennais était loin d'avoir perdu tout ce qui rend la jeunesse aimable. Toujours gai, affable, primesautier, pétillant de malice, il attirait, à soixante ans, comme à vingt-cinq, quiconque apprécie les charmes d'un esprit délicat et fertile en ressources. Mais ce qui, après ses vertus ecclésiastiques, lui assurait l'afTectueuse estime de l'abbé Guilloux, c'était la variété de ses connaissances.
Tout en s'appliquant aux œuvres du ministère extérieur, le jeune prêtre était homme d'étude. Si les sciences sacrées avaient ses préférences, il ne négligeait rien de ce qui peut orner l'esprit et en étendre la portée. Il possédait plusieurs langues vivantes et cultivait assidûment le grec et le latin. Philosophie, histoire naturelle*, astronomie, archéologie, étude des principes de l'art chrétien, occupaient tour à tour ses loisirs. Nulle part, ses devoirs d'aumônier remplis, il ne se trouvait plus à l'aise que dans la grande bibliothèque, dont il avait fait son cabinet de travail.
C'était un trésor pour M. de la Mennais qu'un tel auxiliaire. Aussi^ quelle joie lorsqu'ils pouvaient passer quelques heures ensemble au milieu des in-folio ! M. Ruault, comme de juste, était admis en tiers dans ces entretien's, et le saint homme daignait se souvenir alors qu'il avait passé une partie de sa vie dans le commerce des auteurs classiques. L'art et la littérature n'avaient, d'ailleurs^ qu'une place secondaire dans les préoccupations de ces trois prêtres. Aucun dilettantisme n'effleurait leur pensée. S'instruire pour attirer plus sûrement les âmes au Christ Jésus, tel était le but général de leurs études. Le but immédiatement pratique était, nous le savons, de donner aux jeunes Frères une très solide formation religieuse et une culture intellectuelle proportionnée aux exigences de l'opinion.
Les eonférences des deux aumdniers et leur direction spirituelle au saint tribunal répondaient pleinement aux désirs du fondateur, mais ils ne pouvaient enseigner toutes les matières marquées au programme des brevets. M. de la Mennais confia cette tache à un Frère qui offrait pour les sciences des aptitudes exceptionnelles.
L'institut possédait trois religieux, frères par le sang avant de l'être par la profession, que nous avons laissés se dépensant au service des âmes dans les ministères les plus divers, l'un aux Antilles, Tautre dans une paroisse rurale des Gôtes-du-Nord, le troisième, au noviciat de la maison-mère. Laissons le frère Marcel lin à ses méritoires chevauchées le long des savanes de la Guadeloupe, et étudions l'action commune du frère Hippolyte et du frère Bernardin, que le fondateur a réunis à Ploërmel, en 18^7, sous sa direction immédiate.
Chargé, en 1830, de la formation des novices, le frère Hippolyte devait occuper jusqu'en 1853 cette importante fonction (1).' Son humilité, son abnégation, sa solide piété, sa régularité exemplaire en faisaient vraiment le modèle des futurs religieux. Absent de Ploërmel, M. de la Mennais savait que les divers exercices "étaient suivis avec la même ponctualité qu'en sa présence ; aussi, le frère Hippolyte jouissait-il de son entièrç confiance : témoin Tacte testamentaire de 1835, que nous avons cité.
Sans le céder en vertu à son aîné, le frère Bernardin avait sur lui une réelle supériorité, celle de la science. Nous Tavons laissé àPloubalay, installant un observatoire astronomique au sommet d'une bâtisse en construction, et étonnant M. Querret par la rapidité de ses progrès en mathématiques. „
(1) Tout en lui confiant la présidence des principaux exercices du noviciat, M. de la Mennais se réserva les fonctions proprement spirituelles du maître des novices.
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Rappelé à Ploërmel en 1837, il fut chargé àe préparer les jeunes Frères aux examens du brevet, et de former^ pour la partie scientifique, les élèves du pensionnat qu'on destinait, soit à la marine, soit aux écoles: du gouvernement. C'est là qu'il devait donner sa mesure.
La congrégation ne possédait point encore d'ouvrages classiques. Les manuels de M. Querret étaient, nous l'avons vu, le thème exclusif de' l'enseignement des sciences. Ils étaient excellents à bien des égards ; mais^ après la loi de 1840, qui rendait obligatoire le système métrique décimal, ils devinrent insuffisants.
Le frère Bernardin réédita, tout d'abord, le Traité d'arithmétique de son ancien maître, en le complétant selon les programmes du jour.
Ce petit livre était désormais parfait pour les élèves ; mais il fallait songer aux instituteurs. Un traité d'arithmétique complet, clair et bien ordonné, capable de guider les maîtres et de les instruire, restait encore à faire. L'Université elle-même n'en avait que de médiocres. Le frère Bernardin se mit à l'œuvre, et, en 1845, parut cet excellent Traité cF Arithméttqup à F usage des maîtres, qui lui valut bientôt une réputation de savant.
Le célèbre mathématicien Bertrand, qui devait mourir membre de l'Académie des Sciences et professeur au Collège de France^ était alors chargé de l'enseignement des sciences au collège de Saint-Brieuc. A peine eut-il lu le travail du frère Bernardin, qu'il voulut entrer avec lui en relation d'études. Cet homme de bien, modèle de dévouement désintéressé à la science, ne craignit pas de soumettre à celui qu'il regardait comme son émule un Traité d'arithmétique (\\\i\ avait composé luimême, et lui demanda tout de suite sa collaboration pour un Traité de géométrie qu'il préparait.
(( Monsieur et honorable collègue, lui écrivait-il, je crois qu'il serait avantageux au bien de voir deux noms, pris dans deux camps opposés, réunis sur le même ouvrage par la noble ambition d'être utile à la jeunesse studieuse. J'apprécie trop votre caractère et
votre habit pour vous dire que la question d'argent est aussi loin de ma pensée que de la vôtre.... Si vous êtes disposé à travailler à cette œuvre difficile et longue, je m'empresserai de vous soumettre un plan de rédaction et un programme que nous chercherons à rendre le meilleur possible. Dégagés de toute question d'amourpropre, pénétrés du désir de bien faire, l'union de nos travaux sera la force de notre œuvre (1).... » Et il annonçait au Frère sa visite pour les vacances. Une proposition aussi flatteuse eût grisé un débutant peu affermi dans l'humilité. Pour écarter tout danger de vaine gloire et aussi pour ne rien distraire du temps qu'il devait aux novices, le frère Bernardin déclina, sans hésiter, l'offre du professeur en vue. Sa réponse, admirable de modestie, fait le plus grand honneur à la formation religieuse de Ploërmel.
« Le bon accueil que vous avez bien voulu faire à mon petit travail, dit-il, et le jugement que vous en portez sont, pour le pauvre auteur, un puissant encouragement.
(( Oui, monsieur, votre suffrage est pour moi d^un grand prix. Jusqu'ici, je n'étais sûr que de ma bonne volonté ; maintenant j'ai la confiance que ce fruit de mes veilles pourra produire quelque bien : c'était mon unique but.
« Vous m'annoncez, monsieur, qu'aux prochaines vacances, vous ferez le voyage de Ploërmel. Ce me sera un honneur et un vrai plaisir de faire votre connaissance. Je vous remercie d'avance du traité que vous aurez la bonté de m'offrir ; je le recevrai avec gratitude et le lirai avec profit. Je recevrai et lirai de même vos diverses recherches relatives à l'enseignement. Mais, monsieur (j'ai besoin de vous le dire avant que vous puissiez, vous en convaincre par vous-même), vous vous êtes formé une opinion beaucoup trop favorable de mes
(1) Cité par le frère Léoiitin, dans sa notice sur le frère Bernardin - Chronique de l'institut des Frères, etc. T. 11, p. 26.
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connaissances. Elles sont assurément trop bornées pour me permettre une « critique éclairée « de vos ouvrages. Par suite de ce même préjugé, vous me proposez une collaboration évidemment au-dessus de mes forces. Il serait, à la vérité, bien flatteur pour moi et avantageux à l'institut dont je suis membre de figurer en tête d'un ouvrage à cùté d'un nom justement connu et justement estimé ; mais, pour obtenir cet honneur, il me faudrait : 1" une étude approfondie des matières en question^ 2^ des connaissances préliminaires qui me manquent absolument, 3« les ouvrages indispensables pour m'efPorcer de les acquérir, 4^ enfin, du temps à ma disposition. Or^ je n'ai rien de tout cela, et du temps, j'en ai moins que jamais, à raison de l'accroissement de notre noviciat.
« Je dois ajouter que, si essentielles que soient les quatre choses qui précèdent, il est un cinquième obstacle qui, à lui s<3ul, m'empêcherait de concourir à la composition du traité dont vous me parlez : je veux dire la nature de mes engagements religieux. La publication de cet ouvrage exigerait une avance de fonds que je ne pourrais faire, n'ayant rien et ne pouvant
rien avoir à ma disposition Au surplus, monsieur,
j'aurai bientôt l'avantage de vous voir, comme vous voulez bien m'en donner l'espérance. Alors vous reconnaîtrez que je n'avance rien ici dont vous ne puissiez faciN?ment vous convaincre en une demi-heure d'entretien (l). » ' ,
Le nom du frère Bernardin ne parut pas sur les livres du mathématicien déjà célèbre ; mais Festime de celui-ci pour un religieux si étranger à tout amour-propre et si complètement esclave de son devoij^ s'en accrut encore.'
Si, en fidèle disciple du fondateur, l'humble savant se refuse aux démarches qui profiteraient à sa seule réputation, il ne recule devant aucune fatigue quand il s'agit du progrès de ses élèves ou du bon renom de son institut.
(1) Chronique de Vinstitut des Frères., T. II, p. 27.
Successivement une Méthode de lecture ; des Leçons élémentaires d algèbre ; un nouveau Traité d'arithmétique élémentaire^ théorique et pratique ; enfin des Exercices d'hydrographie en rapport avec le Traité de navigation de Caillet, attesteront la variété' de ses connaissances et sa persévérance au travail. 11 devait mourir à soixantequatre ans, actif et courageux jusqu'au bout, presque au sortir de sa dernière leçon d^astronomie.
Il laissait à l'institut une collection d'excellents classiques (1) ; mais son meilleur legs était assurément cette légion de jeunes Frères qui, répandus maintenant dans toute la Bretagne, et enseignant les mathématiques d'après ses méthodes, obtenaient partout, pour eux et leurs élèves, les plus encourageants suffrages.
Hélas ! un succès qui s'affirme avec quelque persis-
(l) Il laissait aussi une horloge très savante et très compliquée, qu'i avait trouvé moyen de fabriquer avec des instruments fort imparfaits et des débris métalliques recueillis un peu partout. Installée dans une dps cours intérieures de la maison principale, elle fait aujourd'hui l'admiration des visiteurs. L'ingénieux mécanicien en a donné lui-même la description.
« L'horloge dont nous nous occupons, écrivait-il en 1854, aura 8 cadrans, dont deux seront double*.
1". -— Les secondes, les minutes et les heures, pour Ploërmel : il
portera trois aiguilles.
2^ — L'heure (et à peu près la minute) pour tous les lieux du monde
en même temps : aucune aiguille.
3*. — Mouvement diurne moyen apparent, du soleil et de la lune : deux
aiguilles.
4*. Les jours de la semaine, et le quantième du mois : deux aiguilles. 5*. — Aspect de la voûte étoilée, à chaque instant, pour Ploërmel : temps
sidéral ; lever, coucher des étoiles ; passage des étoiles au méridien : aucunçj aiguille.
6*. — Jours et phases moyennes de la lune ; mois, saisons : deux aiguilles. 7*. — Déclinaison «t ascension droite du soleil; année, siècle : trois
aiguilles.
8*. — Lever et coucher du soleil, temps moyen ; équation du temps ;
deux aiguilles, dont lune apparaîtra au naoment du lever, et
disparaîtra au moment du coucher du soleil. L'horloge réglera, en outre, un système planétaire, oii l'on verra : Le Soleil, exécutant sa rotation en 2.5j lOh ; Mercure, faisant sa révolution autour du soleil en 87j,981 ; Vénus, accomplissant la sienne en 223J.618 ; La Terre, id. en un an ; son axe, incliné de 23° 1/2 à