‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 130 sur 260 · ALLOCUTION DE RETRAITE · texte numérisé non relu

ALLOCUTION DE RETRAITE

ne comprend plus aujourd'hui, et ce qu'il importe pourtant de comprendre mieux que jamais.

(( En efTet, mes enfants, vous avez à livrer de grands combats dans ces jours mauvais. Le démon, que le saint Evangile appelle le « fort arme' », est décliainé contre vous. Mille tentations vous assiègent ; mille obstacles s'opposent au bien que vous êtes appelés à faire. Gomment triompherez-vous dans cette guerre ? c'est-à-dire comment conserverez-vous votre vocation^ à laquelle est attaché votre salut et le salut de tant d'enfants ? Gomment 'se soutiendra, au milieu de difficultés si nombreuses, et malgré de si violentes attaques, la belle et grande œuvre à laquelle vous vous êtes consacrés ?

Gomptez-vous, pour cela, sur vos talents ? Ge serait une espérance vaine. Ecoutez ce mot de l'Esprit-Saint : Hœc est Victoria quœ vincit mundum, fidea nos/ra; c'est votre

foi qui vaincra le monde ! Or, votre foi, c'est de ne

savoir que Jésus-Ghrist, et Jésus-Ghrist crucifié ; c'est de vouloir être crucifiés comme lui et avec lui ; c'est de présenter votre tête pour qu'on la couronne d'épines ; c'est de donner vos pieds et vos mains pour qu'on les perce de clous; c'est d'accepter que votre corps soit flagellé, votre bouche abreuvée de vinaigre et votre cœur percé d'une lance; c'est d'entendre autour de vous, comme Jésus- Ghrist sur la croix, les hommes dont les paroles vous insultent et qui se rient de vos douleurs.

« Tel est l'esprit religieux. Mes enfants, je le répète, il faut que, dans cette retraite, tous se pénétrent de cet esprit-là, ou plutôt qu'ils prient Dieu de les en pénétre r qu'ils le lui demandent avec une profonde humilité et une vive ardeur. Quiconque aura un esprit différent, quiconque ne sera pas religieux, je ne dis pas seulement de nom et d'habit, mais religieux dans toutes ses paroles, dans toutes ses habitudes, religieux jusque dans la moelle des os, pourra servir notre œuvre pendant une année ou deux peut-être ; mais il ne persévérera pas ; sa place n'est pas ici !

« Il aime la gloire ? Qu'il coure après elle : il ne recueil-

lera que des louanges empoisonnées; il ne moissonnera que la honte !

« Il aime l'argent ? Il n^amassera que misères ! L'insensé ! II se donnera en spectacle à la dérision publique ; il ne tardera pas à tomber jusqu'au fond de l'abîme d'où l'on ne revient plus !

« Il aime son repos ? il se fait une grande affaire d'avoir la moindre chose pénible à supporter, soit de la part des habitants de la maison oii il demeure, soit de la part de ses confrères? il n'a aucune vertu, il se dépite, il se plaint? une servante qui gronde, un petit enfant qui babille ou qui crie, en voilà plus qu'il n'en faut pour abattre son courage et déconcerter son zèle ? Eh bien ! ce repos qu'il chérit, il n'en jouira nulle part, parce que nulle part, sur la terre, il n'y en a de parfait pour personne. En changeant de position, il ne fera que changer de supplice^ de sorte que, toujours mécontent, le lendemain^ du parti qu'il" aura pris la veille, séduit par les charmes de la nouveauté, il s'imaginera toujours devoir être oii il n'est pas, et il deviendra semblable à ces nuées sans eau, dont parle l'Apôtre, que les vents agitent à leur gré.

« Certes, ce ne sont pas de pareils hommes qu'il nous faut, dans aucun temps, mais particulièrement dans celui-ci. Il nous faut des esprits mûrs, capables d'une résolution, qui sachent prendre un parti, et qui, la voie droite une fois connue, ne s'en détournent pas parce qu'ils éprouvent un désagrément, ou parce qu'on leur donne d'imprudents conseils. 11 nous faut des âmes fortes, qui soient au-dessus d'un dégoût, d'un obstacle, d'un péril ou de leur propre faiblesse. Il nous faut des gens sensés, qui ne se conduisent pas par caprice^ mais par des réglée de foi, et qui ne commencent pas à bâtir pour laisser là l'édifice imparfait. 11 nous faut, en un mot, des Frères remplis de l'esprit de sacrifice, qui n'aient qu'un désir, le désir de gagner le ciel en se donnant à Dieu sans réserve et sans retour, en s'immolant, chaque jour, eux-mêmes pour sa gloire.

Qu'on les place ici, qu'on les place ailleurs, peu leur

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importe ! que le monde les applaudisse ou qu'il les blâme, peu leur importe : Dieu seul est leur devise î Que les ennemis de la religion se fassent leurs ennemis personnels et qu'ils soient persécutés, peu leur importe ! ou plutôt, c'est alors qu'ils se réjouissent, se souvenant que le disciple n'est pas au-dessus du Maître, -que Jésus-Christ a voulu souffrir avant nous, et que c'est au fond de la nuit, dans Fangoisse et dans le délaissement, que commença l'accomplissement de ce grand mystère du salut, consommé bientôt après sur la croix (1). «

Ces austères paroles supposent que des germes de relâchement existaieat dans l'institut. Soit influence du bien-être relatif qui s'introduisait peu à peu dans les écoles payantes, soit éveil de rêves ambitieux dans les imaginations fascinées par la gloriole d'un brevet, les sévères usages des commencements tendaient à disparaître, pour faire place à une vie plus commode. Il n'est pas très rare, de 1842 à 1855, de voir des Frères déserter l'enseignement congréganiste pour passer dans le camp rival. C'était l'épreuve de la prospérité, plus redoutable mille fois que le dénuement et les tribulations du berceau.

Aussi, quelle fermeté le fondateur oppose à l'action de ces principes de mort !

On a laissé tomber en désuétude le point de règle qui veut que l'on quitte, au dessert, la table du recteur. M. de la Mennais le rappelle, chaque année, pendant la retraite, et, à chaque oubli constaté, il impose au délinquant une pénitence. Quelques jeunes Frères, même sous la conduite d'un religieux modèle, comme le frère Laurent, observent difficilement le silence, et abrègent les exercices de piété. Le fondateur exige une rigoureuse ponctualité, et écrit au directeur de Quintin : « Il faut absolument que la règle revive dans votre commu-

(1) Fragment cité dans la Chronique de Vinstitut des Frères, T. II, p. 301.

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nauté, que le silence y règne, et que chacun soit exact à se rendre aux exercices à l'heure marquée. Vous en ferez aux Frères la recommandation expresse de ma

part On n'est pas religieux à demi. Tous ceux qui

manquent habituellement à la règle marchent dans le grand chemin de la perdition. Il y a une juste et terrible malédiction de Dieu sur les lâches, et particulièrement sur tous ceux qui, ayant été appelés à un état saint, foulent aux pieds les grâces de la vocation (1). »

Ailleurs, on s'est accoutumé à croire que le travail manuel ne convient point dans une congrégation de Frères enseignants. Lé supérieur s'insurge contre un tel préjugé : « Vous vous faites de bien fausses idées de l'état religieux^ écrit-il à un de ses disciples, si vous croyez que c'est iine esp(?ce de déshonneur que d'être employé au travail manuel. Si je faisais la liste de nos meilleurs Frères^ j'écrirais en tête les noms de nos frères ouvriers, cuisiniers, jardiniers et autres (2). »

Malgré ce perpétuel souci de « ne perdre aucun de ceux que lui a confiés le Père céleste (3), » quelques prodigues lui échappent, vaincus par l'attrait d'une vie plus douce. C'est là une de ses plus cuisantes douleurs, et il faut entendre les cris qui sortent de son âme, à la pensée qu'un de ses fils penche vers l'apostasie.

« 0 mon pauvre enfant, écrit-il à un Frère dont lia vocation chancelle, vous que j^ai tant aimé et pour qui, je puis le dire, j'ai eu tant de bontés, deviez-vous donc me faire tant de peine ? Vous que j'ai vu si zélé^ si fervent, qnoi, vous deviez finir par vous précipiter dans' l'apostasie? Est-il bien vrai que vous êtes sur le point de vous déshonorer, de vous damner ? Je frémis à cette pensée, et mes larmes coulent en abondance. Non, vous ne consommerez pas cet acte criminel, ce scandale

(1) Lettre inédite du 17 janvier 1847. — Archives des Frères.

(2) Lettre inédite du 18 avril 1846. — Ibid.

(3) Domine^ quos dedisti mihi, no7i perdidi ex eis quemquam. —

JOAN.. IVIII, 9.

« VIVE LA (UJERRE! » 381

affreux Souvenez-vous des engagements que vous avez

pris au pied des autels, de ce que vous avez juré sur le corps même de Jésus-Christ, et n'allez pas fouler aux pieds, avec une hardiesse impie, des obligations si

saintes Ah ! chassez bien loin toute pensée de révolte,

et, au plus vite, écrivez-moi pour me consoler (i). »

On résistait parfois à de pareils appels. Alors, le cœur brisé, le pauvre supérieur recommandait à Dieu le rebelle incorrigible, et travaillait à mettre en garde sa congrégation contre cet homme de « foi mentie » (2). Grâce à son zèle, ces défections restèrent rares, et n'empêchèrent pas. les rapides progrès de Tinstitut. Pour deux Frères peui.-élre qui, chaque année, quittaient rhabit religieux, soixante postulants demandaient leur admission à Ploërmel (3).

Une fois convaincu que le relâchement était le danger de l'avenir, M. de la Mennais résolut de le poursuivre sans trêve jusqu'à la hn de sa vie. Sa correspondance des dernières années avec les Frères est un perpétuel Sursio?! corda.

A la retraite de 1847, brisé déjà par l'âge et la maladie, il trouve des accents d'une sublime énergie pour entraîner aux saints combats les âmes timides et les courages hésitants. « Ce que je crains pour notre société, déclaret-il, ce ne sont pas les persécutions des hommes, c'est le relâchement. Les persécutions des hommes, c'est notre gloire, c'est notre vie ! Eh ! que peut donc le monde contre le religieux digne de ce nom ?

« Que le monde soit injuste à notre égard, tant mieux ! Que le monde nous refuse ses perfides faveurs, qui! nous haïsse, tant mieux ! Plus il y aura d'opposition entre lui et nous, plus nous serons séparés de lui, plus nous serons forts.

(1) Lettre inédite du 9 octobre 1844. — Archives des Frères.

(2) Nous avons vu plus haut, (pacfe 74 du présent volitme, (fueLics précautions il prenait pour empêcher les anciens Frères de s'établir comme instituteurs en Bretagne.

(3' En 1847, il s'en présenta soixante -quatre.

« Vive la guerre !... Vive notre sainte guerre contre tous ceux qui la font à Jésus-Christ!

« Après tout, si nous avon^ à souffrir dans ces épreuves, Dieu soit béni ! Nous sommes les disciples de ce Jésus qui vécut pauvre, qui fut humilié et condamné au supplice de la croix. Estimons-nous donc heureux lorsque Dieu nous appelle à porter l'image de son divin Fils trahi, outragé, crucifié ! Ne vivons que de la plus pure foi, ne touchons à la terre que par nos pieds ; que nos cœurs s'élèvent jusqu^au ciel ! ^

« Mes enfants, toutes les palmes des martyrs et des confesseurs de la foi ne sont pas distribuées ; il en reste pour nous. Allons avec joie au-devant de celles qui nous sont offertes ; élançons-nous pour les saisir, et, si nous persévérons jusqu'à la fin, elles seront à nous (1). » M. de la Mennais ouvrait par ces paroles la dernière retraite qu'il dût prêcher à la maison-mère. Comme un chef blessé, dont la vie s'écoule avec son sang, fait passer toute son âme dans un suprême appel au drapeau, le vieil athlète,-* sentant qu'il va bientôt manquer à ses fils, leur jette un dernier cri, vibrant d'émotion, pour les rallier autour du Maître qu'ils ont juré de servir.

De tels efforts ne furent pas perdus. L'esprit d'obéissance, qui n'avait jamais été atteint, remédia aux quelques négligences qui avaient ému la sollicitude du Père, et, comhie autrefois, les habitudes de ferveur se généralisèrent dans rinstitut.

On y mourait toujours en prédestiné. « Jamais, disait le fondateur, en parlant d un Frère défunt (2), jamais je n'avais vu une mort si douce et si belle. Ah ! c'est ainsi que je voudrais mourir (3) ! »

Ce qu'il ne disait pas, c'est que lui-même^ autant que possible, préparait ses disciples' à cette fin bien-

(1) Cité dans la Circulaire N° 96 du Révérend Rrère Gyprien, supérieur général des Frères. 1896.

(2) Le frère Jean-Pierre.

(3) Lettre inédite du 8 octobre 1844. -- Archives des Frères.

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