MORT DU FRÈRE PAUL
heureuse. Atteint d'une maladie grave ou usé par les fatigues d'une longue vie, l'un deux se faisait-il illusion sur son état ? C'est au Père que revenait la funèbre tâche de l'avertir et'de l'exhorter.
Il lui fallait parfois du courage. 11 lui en fallut spécialement auprès du frère Paul, ce fidèle ouvrier de la première heure, qui, au mois d'avril 1847, agonisait^ Dinan, sans se douter du prochain appel de Dieu. Personne, autour de lui, n'avait pu le convaincre du danger. Quoi qu'il lui en coûtât, M. de la Mennais se décida à parler clair.
« Mon très cher Frère, lui écrivit-il, j'ai appris avec une bien vive peine que votre maladie tend à devenir chaque jour plus grave. Cependant vous vous flattez toujours d'une guérison prochaine, et je crains que cet espoir si peu fondé, hélas ! ne vous empêche de vous préparer à* faire à Dieu le grand sacrifice qu'il vous demandera peut-être bientôt.
« 0 mon cher enfant, ce n'est pas sans qu'il m'en coûte beaucoup que je vous tiens ce langage ; mais, en vous le tenant, je remplis mon devoir de père et de
prêtre ! Je vous donne la plus forte preuve de ma
sincère aftnitié ; je fais pour vous ce que je voudrais que l'on fit pour moi en pareille circonstance. Je vous en conjure, mon cher enfant, ne vous faites pas illusion ;. tenez- vous prêt!.... Et, bien loin que cette pensée de la mort vous attriste, réjouissez-vous avec le Prophète, en voyant s'approcher la fin de toutes vos misères, et le moment où vous irez dans la maison du Seigneur, pour le louer, le bénir et l'aimer à jamais sans partage.
« Chaque matin, au saint autel, je lui demande pour vous cette grâce. Allons au ciel, mon cher enfant, allons au ciel ! Là, nous nous retrouverons, nous nous réunirons pour ne plus nous quitter. Je vous embrasse sur votre lit de douleur, avec toute la tendresse d'un père (1). »
Après trente ans de travaux et de prières, comment
(1) Lettre inédite, du 9 avril 1847. — Archives des Frères.
384 jEAN-MARrEJ)E LA MENNAIS
le frère Paul aurait-il craint de s'en aller a Dieu, sur la foi du prêtre qui Tavait tant de fois béni, et qui rencoLirageait jusqu'au seuil de l'autre vie? Surpris, mais fe'signé, il accepta l'arrôt fatal, et s'endormit, paisible^ dans l'espoir de la récompense promise, sans présomption comme sans regrets.
Appuyée sur un passé déjà glorieux, protégée par le nom d'un homme dont la France entière honore la vieillesse, la congrégation des Frères de Ploërmel suit sans interruption sa marche ascendante. Le flot des postulants déborde maintenant les vieux murs des Ursulines : il faut bâtir.
C'est pendant la période que nous venons de parcourir,, alors que M; de la Mennais était surchargé par les travaux de mission, la visite des écoles, les retraites de Frères, l'énorme correspondance et les multiples voyages à Paris, que s'élevèrent les vastes constructions dont on admire maintenant la belle ordonnance.
Comment put-il diriger les travaux, surveiller et stimuler les ouvriers, alors qu'il lui fallait si souvent courir les chemins, pour les affaires de l'institut et l'intérêt des âmes ? C'est le secret de son inépuisable activité.
Le plus difdcile, d'ailleurs, n'était pas d'élever des bâtiments spacieux ; il en fallait payer la dépense. La communauté prenait parfois l'alarme à ce sujet, et se demandait par quel tour de force le Père arriverait à équilibrer son budget. Celui-ci écoutait les observations, souriait doucement, et, levant un doigt au ciel : « J'ai, disait-il, une bourse ouverte là-haut, et jamais la Providence ne me la ferme quand l'heure est venue d'y puiser pour remplir mes engagements. Je dors eïi paix là-dessus; faites comme moi. »
Depuis lors, la Providence a révélé son secret. Les novices de nos jours savent que les murs qui les abritent