LES NOUVEAUX BATIMENTS
ont été cimentés par les sueurs des Frères missionnaires et des vétérans de l'institut, qui longtemps consacrèrent la plus grosse part de leur traitement aux dépenses d'agrandissement de la maison-mère.
Les bâtiments devaient former, d'après le plan général, un carré régulier. Lorsque» furent achevées les deux premières ailes, M de la Mennais remarqua la nudité de ces hautes murailles percées d'ouvertures uniformes, qui offraient plutôt l'aspect d'une caserne que celui d'une demeure monastique. 11 résolut de rompre la monotonie des alignements géométriques en élevant, au centre de l'aile qui regarde l'enClos, une élégante tourelle, surmontée d'une flèche.
Les nécessités du service ne semblaient point exiger cette construction, et les lois de Testbétique ne gênaient guère les vieux Frères qui avaient vécu sous les toits à demi effondrés des Ursulines. Le fondateur dut subir le blâme de quelques mécontents, qui, pour le coup, trouvaient la dépense superflue. ,
L'un d'eux, assez suspect de caprice, et d'une nature passablement fantasque, s'avisa décrire, pendant que s'élevait le clocher, une lettre qui contenait cette phrase irrévérencieuse : « La tour que notre Père fait bâtir à Ploërmel est une haute folie. »
M. de laMennais acceptait la critique de ses subordonnés ; il la recherchait môme ; mais il fallait qu'on eut quelque droit de la lui adresser. L'observation saugrenue du Frère méritait une leçon ; il lui répondit, par retour du courrier : « Tu trouves, mon cher enfant, que la tour de Ploërmel est une haute folie ?... Je ne regrette qu'une chose, c'est qu'elle ne soit pas encore assez haute pour que^e puisse découvrir d'ici tout ce que tu fais de travers là-bas. »
Dans sa pensée, d^ailleurs, la tour ne devait pas se borner à agrémenter l'édifice.
Un jour qu'il visitait un pensionnat, et qu'ayant trouvé tout en ordre, il témoignait sa joie par de pétillantes saillies, quelqu'un profita de sa bonne humeur pour lancer curieusement une question :
386 ^ JEAN-MARIE DE LA MEiNNAïS
« Père, y a-t-il du nouveau à Ploërmel ?
— Mais oui ; nous y avons reçu dernièrement cinq dames normandes, dont la société nous est fort agréable. Elles savent parler et se taire quand il le faut. S'il leur arrive de parler toutes ensemble, elles s'accordent on ne peut mieux ; c'est un plaisir.
— Et que font ces dames à Ploërmel ? demandent les Frères ébahis.
— Ce qu'elles font?... Elles nous rendent service. Elles veillent à l'ordre et à la régularité de la maison, et avertissent chacun de se rendre à son poste. »
On se regarde, on attend le mot de l'énigme; mais le supérieur a résolu d'imposer une petite épreuve à la curiosité des Frères, et il lève la séance, en riant sous cape de les voir si intrigués.
On sort, et, naturellement, les cinq dames font l'objet de tous les entretiens. Il faut que le mystère s'éclaircisse ; mais on n'ose insister auprès du Père. Un groupe aborde alors le Frère conducteur, qui, le matin même, a quitté la maison-mère.
— Vous devez savoir cela, vous. Quelles sont ces dames qui logent à Ploërmel?
— Gomment ! reprend l'automédon, vous ne comprenez pas que ce sont des cloches, récemment arrivées de la fonderie normande de Villedieu-les-Poêles? Est-ce que cinq dames en chair et en os pourraient parler en même temps, tout en restant d'accord? »
Alors seulement, on admit que Facquisition était bonne, on comprit la destination de la tour, et le Père, qui alors distribuait des caresses aux enfants, fut reconduit à sa voiture au milieu des vivats.
C'est dans ces épanchements, où la gaîté rendait plus douce l'affection mutuelle, que M. de la Mennais trouvait, un instant, l'oubli de ses rudes fatigues. Nul plus que lui n'aurait eu droit à ces haltes joyeuses, que tout homme de labeur croit nécessaire de mettre dans sa vie, car nul ne peinait plus courageusement pour le bien des autres.