‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 136 sur 260 · PLAINTES ADRESSÉES A M. RENDU · texte numérisé non relu

PLAINTES ADRESSÉES A M. RENDU

dévouement au service de son pays, laisse enfin libre cours à sa douleur.

(( La décision que vous me faites pressentir au sujet des autorisations- prcrvisoires, déclare-t-il, est désolante, car, monsieur, voici quelles en seront les suites.

« Il m'est impossible de faire actuellement le partage de mes Frères comme on le conçoit ; de dire aux uns : « Vous resterez en France, parce que vous avez un brevet, » et aux autres : « Vous irez dans les colonies, parce que vous n'en avez pas. » J'ai dit et redit les raisons ; elles sont palpables et tellement fortes, que, malgré tous les inconvénients qu'il pouvait y avoir pour moi à me priver de Frères brevetés ou capables de l'être prochainement, je n'en ai point envoyé d'autres jusqu'ici en Amérique, deux seulement exceptés. Mais certainement je n'aurais jamais pris ce parti-là, si le gouvernement lui-mêiiie ne m'avait pas donné, par écrite l'assurance positive que des autorisations provisoires nous seraient accordées facilement^ à raison du service essentiel c^ie nous allions rendre à l'Etat.

« Les mott que je souligne sont de M. de Salvandy, et sont extraits d'une lettre qu'il me fit l'honneur de m'écrire au mois d'octobre 1837, en réponse à celle que je lui adressai «i'^Tï/ de prendre aucun engacjement avec M. le ministre de la Marine, et dans laquelle je disais tout ce que je dis aujourd'hui. On ne me reprochera donc point de ne m'étre pas expliqué nettement dès l'origine, et de varier de langage. Eh bien ! pourtant, qu'arrive-t-il ? .On ne tient plus à cette espèce d'engagement sur lequel j^ai dû compter^ et, cdmme les autorisations provisoires expirent au 1®'' janvier 1840, dans dix jours, je vais voir fermer douze ou quinze de mes écoles sans que je puisse en sauver une seule, puisqu'il n'y aura pas d'examen avant le mois de mars, et puisque les Frères les plus capables d'être brevetés sont presque tous employés dans les établissements, et ne pourront, par conséquent, se préparer que pour le mois de septembre.

« Ainsi, on me punit d'avoir cru à des paroles officielles, qui m'inspiraient d'autant plus de confiance, qu'elles me

semblaient justes et fondées sur des motifs bien graves d'intérêt public.

« On m'objecte la loi ! — A la bonne heure ; mais il fallait me faire cette objection le premier jour, et lorsque moimême je demandais à quoi m'en tenir là-dessus. Que l'administration supérieure change d'avis, je n'y puis rien ; mais, du moins, devait-elle me laisser le temps de prendre les mesures que rend nécessaires, pour la conservation de mes écoles, un changement subit auquel je ne pouvais m'attendre, et que je me serais reproché de prévoir.

« Dira-t-on que le ministre actuel n'est point lié par la parole de son prédécesseur ? Mais, enfui, ne doit-il pas y avoir au moins quelque égard? Et si ce qui a été convenu hier peut être considéré comme absolument nul aujourd'hui, avec qui donc traiter ? Si l'entière et manifeste bonne foi avec laquelle j'ai, agi dans cette affaire n'a été, de ma^ part, qu'une erreur de jugement ; si l'espèce d'abandon que j'y ai mis est un défaut de prudence, en vérité, monsieur, c'est bien triste !

« Sans doute, il est certain, et je l'ai toujours pensé, que l'on doit sortir le plus vite possible de cette espèce 'de provisoire, et en revenir à l'exécution rigoureuse de la loi. Voilà pourquoi j'ai souvent répété que, si j'avais plus de sujets, tout embarras cesserait, et qu'il fallait s'eiiipresser de venir au secours du noviciat, afin de l'augmenter. Mais pas du tout. L'année 1839 s^est écoulée tout entière sans qu'on m'ait alloué un centime, et c'est après fn'avoir abandonné à mes propres et insuffisantes ressources qu'on lève tout à coup la hache de la loi sur mes pauvres écoles ! Et encore, dans quel moment ! Dans le moment oii l'on me demande vingt et un Frères de plus pour les colonies, conformément au vœu des Chambres, qui, dans la session dernière, ont voté des fonds pour cela. Les Chambres n'auront-elles pas quelque regret que leur vote pour 1840 soit inutile?

« Daignez, monsieur, prendre en sérieuse considération ces observations nouvelles, et me pardonner ce qu'il y a d'un peu vif dans la manière dont je les présente. Je vous

L'ÉCOLE DE GARENTOIR 395

parle librement, parce que je sais jusqu'à quel point vous êtes bon et indulgent pour moi, et disposé à m'aider à ope'rer nn peu de bien, non seulement dans « notre Bretagne », mais encore dans des contrées lointaines oii il y en a tant à faire (1). »

11 n'y avait rien à répliquer. M. Rendu se mit en campagne pour obtenir une prolongation du délai légal, ou mieux, de nouvelles et plus amples autorisations.

De son côté, M. de la Mennais adressa au ministre un mémoire oii les plus solides arguments justifiaient ses réclamations, et il attendit.

Son espoir allait être dépassé. Le 1^^' mars 1840, il reçut, au lieu de la réponse du ministre, la nouvelle de sa démission. M. Yillemain cédait le pouvoir à M. Cousin, qui affichait les dispositions les plus libérales.

Les autorisations si longuement attendues furent enfin délivrées^ et, M. Rendu restant inamovible sur son siège de conseiller, alors que les ministresne faisaient que passer aux affaires, le supérieur des Frères crut enfin toucher à une ère de liberté. Hélas ! le défilé des ministres n'était pas terminé. Après divers projets de réformes qui mécontentèrent tout le monde, M. Cousin quitta la scène le 29 octobre 1840, et l'astre de M. Yillemain reparut.

Celui-ci n'avait aucun grief personnel contre le supérieur des Frères ; mais n'allait-il pas englober tous les ordres religieux dans Fa version qu'il affichait contre les Jésuites? Le projet de loi sur l'enseign'ement secondaire, qu'il ne tarda pas à déposer, n'était pas fait pour rassurer M. de la Mennais. Sous couleur de liberté, M. Yillemain prétendait ramener les plus mauvais jours du monopole universitaire. La reprise des hostilités ne se fit pas attendre.

Il y avait, à Garentoir, une école que se disputaient,

(1) Lettre inédite du 21 décembre 1839. — Archives des Frères.

depuis longtemps, un Frère et un instituteur laïque. Le conflit remontait à 1838, et il n'était pas terminé lorsque M. Villemain arriva, pour la seconde fois, au pouvoir. C'est sur ce terrain que devait avoir lieu la prise d'armes. Mais il faut rappeler les origines de cette misérable querelle.

En 1837, l'école de Carentoir était dirigée par un jeune ecclésiastique muni d'une autorisation provisoire. Sur la fin de l'année scolaire, M. de la Mennais lui adjoignit un Frère en qualité de sous-maitre. C'était en fait prendre possession de l'école. Sur les pressantes instances du conseil municipal, le supérieur de.Ploërmel s'engagea, dès lors, à la faire diriger, l'année suivante, par un Frère breveté. Or, pendant les vacances, un instituteur laïque, envoyé par le recteur de l'Académie, se hâta de devancer les Frères à Carentoir. 11 n'était accepté, ni par le conseil municipal, ni pajp le comité local alors existant. N'importe I Appuyé par ses chefs hiérarchiques, il entra immédiatement en fonctions, et il fallut mettre à sa disposition la maison et le mobilier de l'école. Blessée de tels procédés, la commune tint à son premier vœu, et l'exprima d'autant plus nettement qu'on paraissait y avoir moins d'égards. Elle avait la parole du supérieur de Ploërmel; elle la lui rappela dans les termes les plus énergiques, et le pressa de lui envoyer un Frère breveté.

La situation était délicate. M. de la Mennais prévoyait les suites fâcheuses que pouvait avoir sa promesse. Aussi essaya-t-il de temporiser, pour permettre à l'instituteur laïque de se faire accepter. Peine perdue ! Après trois mois, le conseil municipaKrevint à la charge. A moins d'encourir les reproches auxquels un homme d'honneur ne s'expose jamais, il fallut céder. Un Frère breveté fut envoyé à Carentoir, et le vide se fit bientôt dans la classe de son rival. C'était une belle occasion de crier à l'empiétement clérical. Les libéraux bretons n'y manquèrent pas. On accusa le supérieur d'user des brevets accordés à ses Frères pour faire tomber les écoles laïques les plus recommandables, alors qu'il n'en avait pas assez

[/ECOLE DE GARENTOIR 397

pour régulariser ses propres écoles dans les communes où la concurrence n'existait pas.

Le comité d'arrondissement préposé à la surveillance des écoles primaires résolut, dès lôrs, de révoquer les autorisations provisoires accordées aux Frères non brevetés, si celui de Garentoir ne recevait pas une autre destination (1). Le préfet de Vannes, très lié avec M. de la Mennais^ le pressait de céder. Il l'eût fait assurément s'il se fût agi de ses seuls intérêts. Mais comment trahir des gens qui, se fiant à sa parole, s'étaient impose de lourdes charges pour assurer à son envoyé Fabri, le vivre et le couvert ?

Il répondit au préfet : « Maintenant, cette école ne m'appartient plus, en ce sens qu'il dépende de moi d'en priver ceux qui en ont fait tous les frais. Retirer le Frère d'autorité, ce serait, de ma part, un acte de déloyauté et d'injustice que vous condamneriez vousmême. »

On continua donc de voir deux écoles de garçons à Garentoir, l'une par la volonté du recteur de Rennes et du comité d'arroudissement, l'autre, par le choix du conseil municipal.

Informé de cette situation lors de son premier ministère , M. Villemain avait , naturellement , donné raison au recteur. Mais les prétentions du conseil municipal subsistaient, et la loi ne permettait pas de passer outre. On porta l'affaire à la tribune. Des députés catholiques, comme MM. de Gdrné et de la Bourdonnays^ ^plaidèrent, contre M. Villemain , la cause des Frères. Faute de texte légal suffisamment précis-, on ne parvint pas à s'entendre, et les deux écoles restèrent en présence pendant toute la durée du ministère Cousin.

Revenu au pouvoir, M. Villemain résolut d'en finir, en opposant la prétendue obstination de M. de la Mennais aux promesses qu*il avait faites^ en 18-^0, au gouvernement.

,1) Le ministre accordait à M. de la Mennais un certain nombre d'autorisations provisoires pour un temps déterminé, mais les comités d'arrondissement les délivraient à tels ou tels Frères agréés par eux.

« Vous sentirez, monsieur, lui écrivit-il, qu'il n'est pas possible de laisser se prolonger des dissentiments qui sont de nature à compromettre les intérêts de Tinstruction primaire. Je vous prie donc de vouloir bien me faire connaître la détermination à laquelle vous vous êtes arrêté. Je sais qu'en 1830 vous avez donné à l'administration départementale du Morbihan l'assurance formelle que vous éviteriez de susciter toute concurrence aux écoles laïques , et que vous ne vous occuperiez <le fonder des établissements que dans les communes qui en seraient dépourvues. Je crois pouvoir réclamer 4e vous ici, en toute confiance, Faccomplissement de votre promesse. '

(( Je ne doute pas que, le frère Battais une fois retiré, le conseil municipal de Carentoirne'se décide à présenter définitivement le sieur Devet, instituteur d'une capacité éprouvée. Je suis d'autant plus disposé à le croire, que neuf membres, sur douze qui ont pris part à la délibération relative au frère Battais, ont, depuis cette époque^ manifesté des intentions, sinon contraires à celles qu'exprime la délibération, du moins telles qu'il y a tout lieu d'espérer la fin de ces différends, si vous voulez bien y concourir.

« Les encouragements de l'Etat n^ont pas manqué jusqu'ici à l'œuvre que vous avez entreprise. Je désire que la direction donnée à votre institut me permette de les continuer (1). »

Dès là que le conseil municipal de Garentoir cédait <le ses exigences, M. de la Mennais, délié de sa promesse, pouvait donner satisfaction au ministre. Il k fit volontiers, et, après plus de deux ans de pourparlers, la paix fut enfin conclue.

Il écrivait quelques mois après : « Ces procès et ces tracasseries sont ce que j'appelle mon casuel. J'aimerais bien qu'il ne fût pas si exactement payé, et j'ai tort.

i^\ Lettre inédite, du 13 mars 1841

Page 1