VISITE A M. VILLEMAIN
car enfin' c'est avec cette monnaie que je paierai, au dernier jour, une partie de mes dettes (1). »
La lettre de M. Villemain indiquait, de sa part, un désir d'apaisement. Aussitôt que ses affaires l'appelèrent à Paris, M. de la Mennais alla lui faire visite.
Dans les manières de ce p^it homme sémillant, à l'œil vif, à la lèvre moqueuse, il ne trouva rien de cette gravité bienveillante à laquelle l'avait accoutumé M. Guizot. Néanmoins le ministre reconnut du premier coup la sincérité de l'honnête homme et la haute intelligence de l'administrateur. Il se mit en frais d'amabilité; on causa de l'œuvre de Ploërmel, des autorités universitaires bretonnes, et spécialement du recteur de Rennes qui, plus d'une fois, avait mis à l'épreuve la patience des Frères. M. Villemain demanda à son visiteur son opinion personnelle sur ce personnage, et avoua avec bonhomie qu^il n'était pas loin de la partager.
La glace était rompue ; on se quitta après de chaleureuses démonstrations de bonne entente, presque de sympathie.
Mais il était difficile à un champion de l'enseignement libre de vivre longtemps en paix avec un ministre partisan du monopole universitaire, qui préparait à FEglise, pour la seconde fois, une loi de servitude. M. de la Mennais prévit que bientôt il lui faudrait rompre des lances avec lui sur ce terrain.
En attendant, encouragé par l'immense clameur des catholiques qui réclamaient la liberté d'enseignement, il essayait de soustraire, le plus possible, ses anciens élèves à l'influence des collèges royaux.
Obligé de renoncer à ses petits collèges, il faisait donner quelques leçons de latin dans ses pensionnats lorsque les autorités locales fermaient les yeux et que la légalité ne s'y opposait pas absolument.
(1) Lettre inédite à Mgr de la Croix, archevêque d'Auch, 15 novembre 1844. — Archives des Frères.
C'est ainsi qu'à Morlaix un maître laïque enseignait à un petit groupe d'enfants les éléments des grammaires latine et grecque. C'est ainsi encore qu'à Vitré les Frères avaient déféré au vœu de radministration municipale, en logeant chez eux quelquesîélèves qui suivaient les cours du collège.
Les universitaires de la région ne tardèrent pas, on le devine, à fulminer contre d'aussi graves abus. .Les jurys d'examens commencèrent par refuser, de parti pris, le brevet aux candidats congréganistes, puis on reprit la série des dénonciations contre le supérieur des Frères.
Le recteur de l'Académie alla jusqu'à exiger le déplacement du frère Charles, directeur de l'école de Redon et instituteur fort distingué, sous prétexte qu'à la distribution des prix, il avait laissé un de ses élèves débiter un morceau littéraire contenant des allusions offensantes pour le gouvernement. C'était pure calomnie, au jugement même du maire et des autorités de Redon, qui pétitionnèrent à Fenvi pour conserver le frère Charles. Tout lut inutile ; le despotisme du recteur eut le dernier mot (1).
(1) Les petits enfants de Redon, menaces de se voir enlever le/ frère Charles, pétitionnèrent, eux aussi, non pas auprès du directeur, mais auprès de M. de la Mennaig. Qu'on nous permette de citer cette lettre naïve, ([ui dut toucher profondément le cœur du Père :
(< Monsieur, pardonnez la liberté que nous prenons de vous écrire. JSous nous sommes d'abord adressés à Dieu et à la sainte Vierge Marie : nous les avons suppliés à genoux, les larmes aux yeux, de rendre le bon frère Charles à ses pauvres petits enfants. Mais Dieu n'a pas exaucé nos prières, car nous entendons dire tous les jours autour de nous : « C'est fini, tout est perdu ; le frère Charles ne , reviendra pas ! «... Et s'il ne revient pas, monsieur, qu'allons-nous devenir, nous autres?...
« Oh ! monsieur, vous qui êtes si savant, si puissant, et qui n'avez peut-être pas peur des sous-préfets, dites donc à ceux qui le condamnent que si quelqu'un est coupable de tout ceci, ce n'est pas, bien sur. notre cher Frère, qui est un vrai saint sur la terre. Respectable monsieur de la Mennais, nous ne savons pas ce qu'il faut faire pour que le frère Charles nous soit rendu ; mais vous, vous le savez sans doute, et nous vous supplions d'avoir pitié des malheureux enfants de Redon, qui ne se consoleront jamais d'être séparés de leur tendre père, de leur meilleur ami. Nous avions idée d'écrire au préfet de Rennes. Nous n'osons le faire sans votre consentement : mais si vous permettez que les grands s'en mêlent et que vous ne refusiez pas leur lettre, ils en feront une soignée, à laquelle les signatures .ne manqueront pas ; au contraire, il y en aura trop ; on ne pourra jamais.