INVITATION AU RESPECT DE LA LOI
L'austère M. Rendu voulait bien défendre son ami; mais il se plaignait que celui-ci lui ôtât les armes des mains, et continuait de le morigéner :
« Je vous dirais volontiers, comme Achille à Agamemnon :
Ne ferez-vous point taire un bruit qui vous offense ?
On assure que vous persévérez à chercher, de toutes les manières, à échapper aux règlements universitaires, ou du moins, que maint Frère ne songe point à se mettre en règle ; que l'on en découvre qui enseignent le latin ; que sais-je? qu'on a toutes les peines du monde à vous soumettre, vous et votre institut, à ce droit commun, sous la protection duquel tout doit vivre et tout doit prospérer;
(( Aimez, recherchez la légalité universitaire. Elle sera votre appui, votre bouclier; et puis, il faut bien prêcher d'exemple, quand on prêche la soumission à l'autorité (1). »
tout mettre. C'est comme nous qui ne pouvons placer tous nos noms ici, quoiqu'il n'y ait pas un seul élève de l'école des Frères qui n'écrivît volontiers, même avec son sang. » — Suivent les signatures.
Après les enfants, les pères de familles. Leur requête est plus pressantel encore, et nous ne résistons pas au désir de la transcrire. Le lecteur y verra quelle place tenait, à Redon, celui qu'un brutal arrêt venait d'en expulser.
« Monsieur, iiier la voix de nos enfants s'est élevée vers vous, suppliante et désolée. C'est le tour des pères aujourd'hui. Comme leurs fils, ils vous demandent, ils vous conjurent de leur rendre le frère Charles. Depuis un mois, on ne pense qu'à lui. on ne parle que de lui. Tout Redon l'attend encore. Oh ! le peuple n'est pas ingrat ; il connaît ses amis et ses bienfaiteurs, il s'attache à eux, il les aime, et ne veut pas surtout qu'on l'en sépare. Tout le monde ici le bénit et le vénère, cet excellent Frère qu'ils veulent nous ôter. Tout le monde est triste et désolé, comme si la mort avait passé dans chaque maison et frappé la tête la plus chère. Monsieur de la Mennais, voulez-vous avoir un beau jour dans votre vie ? voulez -vous rendre toute une population heureuse, depuis le vieillard jusqu'au petit enfant ? Ramenez-nous notre Frète bien-aimé ! Oh ! quelle triomphante réception vous fera notre bonne ville ! Nous pleurerons tous, c'est vrai, mais vous saurez bien que ce sera de joie. Nous chanterons tous le Te Deum dans nos cœurs, et votre cœur nous entendra. Nous n'illuminerons pas nos fenêtres £t nos monuments publics ; mais nous brûlerons des cierges
devant la bonne ViergQ.de notre arcliiconfrérie Rendez-nous le frère
Charles, monsieur, et vous aurez des droits éternels à la vive reconnaissance de vos très humbles et très obéissants serviteurs. » — Suivent les signatures. — Lettre inédite du 6 septembre 18 i3.
M. de la Mennais n'était pas le maître, hélas ! de leur rendre le frère Charles, et cette touchante supplique ne pouvait qu'aviver ses regrets ; mais comment, d'autre part, une telle manifestation de sympathie à l'adresse d'un de ses fils ne 1 aurait-elle pas consolé ?
(1) Lettre inédite du 9 mars 1843. — Archives des Frères.
402 JEAlN-MAIUE DE LA MENNAIS
IVli. de la Mennais n'eut pas de peine, en rétablissant les faits, à le convaincre de son respect pour les puissances établies. Mais que pensait detoutcelaM. Villemain? comment se laver à ses yeux du crime de rébellion? Le supérieur partit pour Paris et alla droit au ministère.
« Je trouvai, dit-il, un homme aigri, irrité, d'un parler sec et bref. A la fin de notre entretien, dont j'étais fort peu content, il me parla de mon frère. Je m'émus ; il fut éuîu aussi, au point qu'il me pria de déjeuner avec lui. Jacceplai, et Tentrevue finit beaucoup mieux qu'elle n'avait commencé (i). »
Ces heureuses conclusions d'affaires épineuses, ces reconnaissances successives de son droit au dévouement, le pauvre supérieur devait parfois les payer bien cher.
Il faut lire ses lettres à M. Ruault pour savoir ce que lui coûtait de fatigues un voyage à Paris. Il était, depuis longtemps, familiarisé avec les diligences. Entassement des voyageurs dans un étroit espace, froid mortel en hiver, chaleur torride, tourbillons de poussière aveuglante pendant la belle saison, heurts et soubresauts répélés, stations interminables devant les auberges de la route, il se résignait à tout, pourvu qu'il eût des livres. Aussi, les voyages d'hiver lui étaient-ils particulièrement pénibles, parce que l'obscurité, se faisant vite dans le véliicule, le privait, pendant de longues heures, de sa distraction favorite.
11 s ingéniait à conjurer le fléau. « J'ai fait, écrit-il à M. Ruault, une découverte ineffable, admirable, incroyable: j'ai trouvé le moyen de lire dans les voitures quand
il fait nuit ! Je craindrai moins désormais les voyages
dhiver (2). » Qu'était cette découverte merveilleuse ? Peut-être quelque lanterne sourde, que le pauvre voyageur
(4) Lettre inédite à M. Ruault, 3 mars 1844. — Archives des Frères. (2) Lettre inédite du ISjaioivier 1843. — Ibid^