EMBARRAS DES VOYAGES
portait dans sa poche et allumait discrètement, à la nuit tombante. En tout cas, il ne perdait plus son temps; il pouvait travailler, il pouvait s'instruire: peu importait qu'au lever du jour il eût les yeux rouges et les paupières gonflées.
Néanmoins, à soixante ans, on ne s'impose pas impunément pareil surmenage.> M. de la Mennais, qui, d'ordinaire, faisait à jeun la route de Rennes à Paris, arrivait souvent plus mort que vif.
Son fidèle ami, M. M au pied, alors professeur suppléant de Sorbonne, allait parfois à sa rencontre au bureau des messageries. Le voyant, un jour, si accablé de fatigue qu'il avait peine à se tenir debout, iMui offrit de prendre un cordial ; mais Texcellent prêtre n'avait pas célébré la messe ; tout au plus se laissa-t-il conduire dans un établissement de bains, oii des ablutions tièdes le remirent en vigueur.
Ces embarras n'avaient aucune prise sur sa bonne humeur, et il racontait lui-même, avec une gaîlé d'enfant, ses aventures les moins gaies.
« J'arrivai dimanche, écrit-il à M. Ruault, entre sept et huit heures du matin. J'étais fatigué, et il me fallut, en descendant de la diligence où j'avais passé deux nuits, me rendre à pied, du bureau des messageries, à,mon hôtel, couvert d'un manteau de plomb, que le frère Louis m'avait obligé de piendre à Rennes, parce qu'il craignaitque je n'eusse froid dans la voiture si j'avais voyagé avec mon petit mantelet. J avais plusieurs paquets dans mes poches, et il me fallait suivre un grand gaillard qui portait ma valise, et qui allait si vite que, pour l'accompagner, j'étais obligé de courir à perdre haleine. En entrant dans mon hôtel, jieus une espèce de faiblesse ; mais, en respirant du vinaigre et en me frottant d'eau de Cologne, je revins à l'instant. Sans m'étre couché, j'allai dire la sainte messe, et je courus le reste du jour, jusqu'au soir. J'ai l'honneur d'être on ne peut mieux portant (1). »
(1) Lettre inédite du 29 février 1844. — Archives des Frères.
Les fatigues du voyage étaient peu de chose, en comparaison des travaux qui l'accablaient à Paris. Il était, du matin au soir, en visites d'affaires. Ministres, députés, pairs de France, recevaient successivement ses requêtes et ses remerciements ; puis c'étaientles humbles compatriotes bretons, perdus dans l'immense capitale, auxquels il apportait un souvenir de la province lointaine ; c'étaient les marchands, auprès desquels il fallait débattre le prix des grosses commandes du Frère économe ; c'étaient enfin les bouquinistes des quais, dont il était toujours le client, et qui réussissaient souvent à lui soustraire, en échange de quelques in-quarto poudreux, l'argent destiné à son déjeuner.
Le soir seulement, il retrouvait un peu de liberté. C'étaient les heures consacrées aux relations d'amitié. Il avait toujours, à Paris, un certain nombre de fidèles pour qui sa présence était une fête, et qui, ne pouvant le posséder l'un après l'autre, se réunissaient pour jouir en commun de ses trop brèves apparitions. On rencontrait alors à la même table labbé ïresvaux, devenu chanoine de Notre-Dame, le P. Lœwenbruck, un des rares survivants du cercle si regretté des Feuillantines, l'abbé Gaume, dont les théories sur l'enseignement classique attiraient le supérieur des Frères sans toutefois le convaincre, labbé Maupied, dont la vaste érudition promettait de faire honneur aux Prêtres de Saint-Méen, ses premiers maîtres, enfin le plus aimé de tous, le cher abbé Blanc, qui, devenu aumônier des Bénédictines du Saint-Sacrement, poursuivait, malgré une santé ruinée, ses travaux d'histoire ecclésiastique.
On revivait les années de Malestroit ; on rappelait les grands coups portés à lincrédulité et au gallicanisme par la généreuse école mennaisienne à laquelle se rattachaient tous les convives ; on s'encourageait h lutter jusqu'au bout, malgré les glaces de l'âge et en dépit de la dispersion, pour les grandes causes auxquelles ou avait dévoué sa vie. Parfois, à la pensée du transfuge qui avait déserté la lutte, et qui, non loin de là peut-