PAUVRETE ET DETACHEMENT
à compléter les statuts, ou à les modifier le'gèrement. En 1833, M. de la Mennais publia une édition soigneusement revue des constitutions des Filles de la Providence. Après Fexposé des règles, Topuscule contenait une « Instruction sur la vocation ». On y lisait les exhortations suivantes :
« Songez-y bien : dans une affaire oii il s'agit du salut et de l'éternité, du ciel et de l'enfer, se décider pap de vils motifs d'intérêt, écouter la voix de la chair et du sang et refuser d'entendre cette parole de Jésus-Christ : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi^ c'est vouloir se perdre. Sortir de la voie 011 Dieu vous appelle pour entrer témérairement dans une voie étrangère, c'est renoncer à toutes les grâces qu'il vous avait préparées dans votre premier état. Dès lors, privées de ses lumières et de sa protection spéciale, vous marcherez seules, et où irez-vous ? Craignez de vous-précipiter dans un abime (1). »
Dans une . édition postérieure, il revient sur cette forte doctrine, et insiste particulièrement sur la vertu de pauvreté.
« Les Sœurs se souviendront que la pauvreté fut une des vertus les plus aimées de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge et de tous les saints. Elles l'aimeront de tout leur cœur, et la regarderoni» comme une des vertus les plus propres à conduire l'âme à lo perfection, en la détachant de tout.
« Elles se souviendront aussi que vouloir sincèrement être pauvre, c'est vouloir ressentir la pauvreté dans la dure réalité de l'indigence , sous le triple rapport du logement, du vêtement et de la nourriture. Repousser la pauvreté quand elle se présente à nous sous ce triple aspect, c'est n'avoir pour cette vertu qu'une estime chimérique, et réduire le vœu à une simple formule sans conséquence (2). »
(1) Constitutions des Filles de la Providence établies à Saint-Bineuc, par M. l'abbé J.-M. de la Mennais^ p. 107.
(2) Ibid.
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Longtemps la Providence elle-même avait paru vouloir imposer aux Sœurs cette vertu, en les oîjligeant à vivre au jour le jour.
La situation n'avait guère changé. La pénurie restait toujours cruelle, si même elle ne s'aggravait pas. Les élèves externes étaient nombreuses à Saint-Brieuc, aussi bien qu à Moncontour ; mais c'étaient des enfants de familles peu aisées, qu'on instruisait gratuitement, et auxquelles souvent, par charité, on servait même le déjeuner.
Le nombre croissant des élèves nécessitait la construction d'une nouvelle chapelle. Lorsque furent commencés les travaux, ce fut une véritable détresse. Il fallait pourvoir à l'entretien des Sœurs, aux frais généraux d'une vaste maison ; payer, de plus, architecte, entrepreneurs et maçons, lorsqu'on n'avait pas en caisse de quoi acquitter les notes du boulanger !
Gela dura des années, et jamais les religieuses ne s'inquiétèrent du lendemain. Nous avons sous les yeux le journal des supérieures, depuis 1848 jusqu'à 1867. Après l'examen périodique du budget, presque toujours elles concluent : « Nous n'avons rien : Dieu soit béni ! »
M. de la Mennais veut qu'elles honorent le Père céleste par une confiance que ne manquerait pas de réprouver la sagesse mondaine. En I80O, accablées de dettes, à bout de crédit, elJçs ont interrompu les travaux de la chapelle. Le Père arrive à Saint-Brieuc, examine les comptes de la maison, fait faire l'estimation du gros œuvre qu'il s'agit de terminer, et enjoint à la supérieure de le reprendre sans délai.
Qui couvrira la dépense ? 11 n'en sait rien encore, mais sa foi ne doute pas du succès. Sur son invitation, quelques saintes âmes à la générosité inépuisable, comme M'^" de Trémargat et le vénérable M. Sébert, consentent à de nouvelles aumônes ; il fait lui-même aux religieuses d'importantes avances, et, au bout de quelques mois, l'édifice se couronne d'un toit rapidement achevé. L^œuvre est assurée; les Filles de la Providence, qui
LA. SŒUR BOSG 41!
ont à peine le pain quotidien', ont dépensé,, dans l'espace de quelques années, plus de soixante-quatre mille francs pour abriter décemment le Saint des
Saints (1).
Une telle confiance en Dieu, dans un tel dénuement, mérite d'autres faveurs. Aussi, la sainteté fleurit-elle parmi ces vierges qui, ayant tout donné, se donnent elles-mêmes simplement et joyeusement. Nous avons feuilleté avec émotion -un recueil de notices sur les religieuses décédées à Saint-Brieuc, de 1820 à 1870. Ce sont des pages parfumées d'innocence et d'héroïsme, qui forment un des plus touchants commentrires des Béatitudes enseignées par Jésus.
A voir la paix, disons mieux, la volupté sainte avec lesquelles s'endorment dans le Seigneur ces martyres du travail et de la pénitence, on ne saurait méconnaître que la meilleure voie pour « entrer dans la vie », c'est la mort volontaire aux séductions du monde.
Une d'elles, une maîtresse des novices, la sœur Bosc, était parvenue, par la pratique de l'humilité, à un haut degré dé détachement et d'union à Dieu. Elle répétait souvent : « Mon Dieu, souffrir beaucoup «n ce monde par amour pour vous, et aller en Purgatoire expier mes péchés ! »
Pour rompre, les derniers liens de cette âme d'élite, la Providence lui enleva l'usage de tous ses membres, et la réduisit, parmi des douleurs atroces, à recevoir les services les plus humiliants. Elle fut privée, en outre, de toute consolation sensible, et même de la faculté d'exposer son état à ceux qui auraient pu la consoler. Mais elle avait fait vœu d'abandon au bon plaisir du Maître. Etendue sur cette croix, oii l'aiguillon d'un supplice
[i] La messe fut célébrée pour la première fois, en 18fï3, dans la nouvelle chapelle, par M. delaMennais.
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sans fin augmentait l'horreur de/ ses solitaires ténèbres, elle n'eut qu'un seul cri, à l'exemple du Sauveur: « Père, non ce que je veux, mais ce que vous voulez! »
Après plus d un an de douleurs humainement intolérables, trop douces au gré de son humilité, elle passa à une meilleure vie, laissant aux jeunes Sœurs qu'elle avait formées l'exemple d'un amour plus fort que la souffrance et victorieux même de la mort (1).
M. de la Mennais n'ignorait pas ces prodiges de la grâce divine dans râm? de ses Filles. Charmé de les voir croître en ferveur, et persuadé qu'il importe de ne pas s'arrêter dans cette voie, il les exhortait à la fidélité en des termes qu'on dirait empruntés à saint François de Sales. Voici comment, en 1848, il répondait à leurs souhaits de nouvel an : « Mes très chères Sœurs, j'ai reçu avec reconnaissance vos vœux de bonne année. En retour, je vous offre un bouquet. Il se compose de Heurs d'humilité, de. simplicité, d'amour de la pauvreté et de Fobéissance. Je désire que vous soyez embaumées du parfum de ces fleurs célestes^ et que vous n'en laissiez pas une seule se faner sur votre cœur. Prenez-y garde ; veillez bien sur elles, car elles sont très délicates et très sensibles au moindre souffle. Vous ne les conserverez dans toute leur beauté qu'au-
(1) Voici la formule du vœu d'abandon à Dieu, qu'elle avait elle-même composée :
« 0 Marie, Mère de Jésus, que j'ai si peu connue et si mal servie jusqu'à ce jour, je me jette à vos pieds,- et je vous supplie, quoique très indigne, de m'admettre au nombre de vos servantes. Daignez recevoir et faire agréer à Jésus-Christ, votre fils et mon époux, l'acte de l'abandon entier que je fais de tout mon être à la miséricorde divine. C'est en votre présence, ô Vierge des vierges, refuge des misérables, et sous votre protection et celle de saint Joseph, votre époux, que je prends la résolution de ne jamais agir de moi-même, ni même de m'arrêter à une pensée contraire à l'abandon le plus parfait.
« J'abandonne mon âme et toutes ses puissances, mon cœur et tous ses désirs et ses affections, mon esprit et toutes ses facultéS;, mon corps et tous ses sens; enfin je ne veux plus penser, agir et souffrir que comme Dieu le veut et autant qu'il le veut, ne désirant de grâces et de perfection qu'autant qu'il plaira à sa divine volonté. Je renonce à tout attachement aux moj^ens de perfection, à tout attrait particulier, pour me soumettre aveuglément en tout et toujours au bon plaisir de Dieu et à sa volonté, qni m'est manifestée par l'organe de mes supérieurs. Amen. « — Archives de la maison-mère de la Providence.
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ta:U qifellos seront rolvjel do vos soins les plus aUcntifs, et que vous écarterez de vous tout ce qui pourrait en altérer Téclat.
« Ainsi donc, ne vous recherchez plus dans les moindres choses ; n'ayez aucune attache à votre volonté propre ; prenez en tout Jésus-Christ pour modèle ; aimez le dénuement de sa crèche, les langes de son berceau, les épines de sa couronne, le fiel de son calice et le bois de sa croix. Tels sont mes souhaits pour vous, et les étrennes que je vous donne (1),. »•
Le calice de Tépreuve, que le Père annonçait à ses filles comme un don de Dieu, leur fut offert à plusieurs reprises, cette année même. Le dénuement, l'obligation de faire face à des engagements toujours plus onéreux, l'incertitude de l'avenir, étaient peu de chose. Gomme de coutume, on remettait à Dieu le souci du lendemain, lorsque survint une secousse qui aurait ruiné peut-être une œuvre moins solidement assise.
En 1848, la supérieure générale de la congrégation^ i\r'<^ Vannier, en religion Mère Saint-Ignace, se crut appelée à une forme de vie plus parfaite, et quitta subitement la Providence pour entrer dans un autre institut. Celait l'inquiétude, le découragement et finalement le désarroi, si le pouvoir n'était pas transmis sans retard et par les voies régulières.
La sœur Vannier n'avait pas averti M. de la Mennais ; néanmoins celui-ci n'ignorait pas son dessein. Il donna ordre aux assistantes et à l'aumônier, qui étaient dans le secret de la supérieure, de raccompagner à la diligence, le 4 mars au soir, et de convoquer à la maison-mère, pour le lendemain , les Sœurs de Moncontour et de Combourg, Celles-ci arrivèrent en hâte, sans savoir ce qu'on désirait d'elles. Mgr Le Mée, qui était accouru au couvent, expliqua aux ^religieuses réunies en chapitre les motifs fort honorables du départ de leur supérieure ; on invoqua l'Esprit-Saint, et le prélat exhorta les Sœurs
(î) Lc'Ur? iriéi!iL\ — Archives de la maison-mère de la Providence.
à procéder avec le plus grand calme à Télection de leur nouvelle Mère. On reélut la sœur Cliaplain, en religion Mère Marie-Joseph, qui avait déjà gouverné l'institut pendant neuf ans.
C'était une des fondatrices. La communauté reprit son train accoutumé, et M. de la Mennais, rassuré sur l'avenir par les solides qualités de sa fiUé spirituelle, ne songea plus qu'àTexpansion de l'institut.
La congrégation avait vécu vingt ans avec une seule maison, celle de Saint-Brieuc (1). Le fondateur ne voulait s'avancer qu'à bon escient, et labsence d'autorisation légale lui commandait la prudence. Cette autorisation obtenue, il engagea les Sœurs à accepter de nouveaux postes. A la maison-mère et à rétablissement de Moncontour, fondé en 1837, s'ajouta, en 1840, la maison de Combourg.
Ces fondations, loin d'enrichir la congrégation, lui créaient parfois de nouvelles charges. On demandait des religieuses sans leur assurer les ressources nécessaires, et lorsque celles-ci se voyaient entourées de petites filles indigentes, manquant de pain parfois, elles se privaient du nécessaire pour les soulager. Cette situation imposait la réserve. Pendant dix sept ans encore, on maintint le ^tatu quo.
Mais cette préoccupation du lendemain n'était-elle pas excessive ? Etait elle bien dans Tesprit des Filles de la Providence, qui, plus que d'autres, devaient abandonner à Dieu le soin de les nourrir ? Malgré sa prudence, M. de la Mennais ne le pensa pas.
Bien des paroisses étaient encore réduites à la seule école des Frères. Alors qu'à Paris, depuis vingt-cinq ans, on forgeait lois et décrets pour créer partout un enseignement primaire en faveur des garçons, presque rien n'avait été fait pour les filles. Les religieuses de la Providence avaient pour mission spéciale de venir en aide
(Il N'ous ne rappelons pas l'essai de fondation qui avait si peu réussi à Saint-Méen.
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à cette détresse. En juillet 18S7, M. de la Mennais leur fit une loi d'accepter l'e'cole de Saint-Jouan des Gue'rets, commune du département d'IUe-et-Vilaine, où elles étaient appelées par la municipalité. Au mois de septembre de la même année, la fondation de l'école de Meillac porta à cinq le nombre des maisons de la Providence. Ce nombre ne devait pas être dépassé du vivant du fondateur.
Ne pouvant, faute de sujets, répondre à toutes les demandes, M. de la Mennais voulut, du moins, otYrir aux paroisses des institutrices modèles. Il leur lit étudier à fond les petits traités de M. de la Salle, et leur imposa, au moins dans ses grandes lignes, la méthode des 1^'rères (1); aussi la supériorité de leur enseignement fut-elle promptement reconnue
Ce n'est pas tout. Dans des campagnes où les médecins ne pénétraient guère, et où l'on méconnaissait totalement les lois de l'hygiène, il importait que chaque maison comptât une religieuse capable de donner aux malades les premiers soins.
C'est la commune de Combourg qui, la première, en I806, demanda à la supérieure générale une Sœur infirmière. M. de la Mennais hésita d'abord à autoriser cette nouveauté ; mais comment rejeter un ministère de charité qui n'était pas incompatible avec l'œuvre principale ?
Le fondateur céda, et le modeste hospice de Combourg fut le modèle des maisons analogues que les Filles de la Providence ont^ depuis lors, acceptées.
Tant qu'il put se traîner hors de sa chambre et descendre les escaliers de Ploërmel pour monter en voiture, M. de la Mennais se rendit à Saint-Brieuc pour la distri-
(1) « Efforcez-vous, disait-il, d'acquérir les « vertus d'une bonne maîtresse d'école ». Vous lirez avec fruit, pour cela, le petit livre qui porte ce nom, ainsi f(ue les << Douze vertus d'un bon maître ).-, par AI. de la Salle, ou le petit traité du frère A^athon. — Instructions et avis divers, extraits des Constitutions des Filles de la Providence, édition de 1837, p. 119.
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bution (les prix, ou du rcoins pour la visite annuelle (le la maison-mère. Quelques jours passés au milieu de la chère communauté lui faisaient oublier loules ses fatigues. Dans celte maison, où la règle était si exactement observée, où la paix se lisait dans le regard candide des élèves aussi bien que sur le visage recueilli des Sœurs, où la présence de lEsprit de Dieu se manifestait souvent par des actes de haute vertu, il sentait que le ciel bénissait son œuvre, et Tespoir de se survivre dans cet institut, qui complétait si heureusement celui des Frères, le sauvait des tristesses qui assombrissent le soir des vies infécondes VA puis, Saint-Bi'ieuc lui rappelait tant d'autres œuvres tentées et accomplies pour la gloire du ^iaitre, tant d'etï'orts de zèle, tant d'àmes régénérées, sauvées, lancées d'un vigoureux élan vers la perfection ! (Tétait, avec Saint-Malo et Ploërmel, la patrie préférée de ses souvenirs.
Tous ceux qu'il avait jadis soutenus dans la pratique du bien n'avaient pas disparu. La mère Chaplain avait soin de lui donner pour commensaux ceux dont la présence pouvait lui rappeler un passé plein de charmes : 11. Sébert, l'ami de trente-cinq ans, resté l'âme de toutes les bonnes œuvres (1), W^'' de Trémargat, une de ses auxiliaires d'autrefois, M. Geslin de Bourgogne, l'historien et l'admirateur de ses grands travaux, puis quelques confrères attirés par sa réputation, comme MM. Epi vent et Lebreton, l'un curé de la cathédrale^, l'autre vicaire général, tous deux futurs évoques.
Après ces léunions, où jamais les retours vers le passé ne provoquaient de rétlexions chagrines, où l'on se félicitait d'avoir si longuement travaillé à la moisson (ies âmes, M. de la Mennais reprenait le chemin de IMoèrmel, épanoui, rajeuni et fortilié contre les inévitables soucis de sa charge. Le lendemain, la mère Chaplain, qui devait tout à sa charité et à ses conseils, ajoutait
(1) Il (ii.vait nioiiiir subitement pou de temps après, en priant dans, une des églises de Sainl-lîrieue.