LE TIERS-ORDRE DE SAINT DOMINIQUE
C'est en souvenir de Malestroit, c'est pour rester fidèle à la grande pensée des La Mennais, si souvent reprise et toujours si tristement abandonnée sous la pression de circonstances fatales, que l'abbé Menuet conçut le projet d^un tiers-ordre enseignant affilié à l'ordre de saint Dominique. Ce projet fut, en 1852, soumis à Lacordaire, et adopté d'enthousiasme par l'illustre religieux. Rien de touchant comme la lettre dans laquelle l'ancien disciple de l'abbé Jean, installé au noviciat de Flavigny, annonce au Père qu'il tient enfin l'objet de ses rêves, que « Malestroit a changé de pays, et qu'il est maintenant à quinze lieues de Dijon (l) ».
(1) Voici cette lettre^ qui contient des détails peu connus, croyonsnous, sur les origines du tiers-ordre de saint Dominique. Elle est du 11 juillet 1852.
« Mon très cher Père, vous m'aviez fait promettre de vous avertir dès que notre projet de communauté religieuse recevrait le moindre premier commencement d'exécution. Je viens répondre à votre désir. Ce projet, qui a langui d'abord et semblé abandonné, vient de se relever^ et le voilà qui se réalise. M. Dauphin fit, il y a quelques semaines un voyage à Flavigny pour s'entendre avec le Père Lacordaire. 11 y fut convenu que la maison d'OuUins deviendrait propriété du Père Lacordaire, qu'elle serait maintenue comme collège, et cfestinée, plus tard, à servir de noviciat à un tiers-ordre dominicain enseignant régulier. Demain, le Père Lacordaire vient à Lyon, et les trois directeurs propriétaires lui font cession par-devant notaire, moyennant rente viagère stipulée pour eux. L'abbé Gentlion n'est pas oublié ; il aura de quoi vivre. Donc, aux premiers jours de septembre, nous partons, trois ou quatre, pour faire notre noviciat à Flavigny.
« A la fin de l'année, nous ferons des vœux. , et nous reviendrons prendre Oullins. Dès le 20 août, tout va se faire au nom des Dominicains. Les directeurs resteront ici assez longtemps pour que l'on voie moins dans ce changement une transformation qu'une continuation, avec tout ce que la vie religieuse peut apporter de perfectionnements.
« Doucet et Levoyer voient tout cela avec plaisir. L'an prochain, ils auront le temps d'y penser. Quelle que soit leur détermination, ils pourront toujours coopérer à l'œuvre, car, de longtemps, Oullins ne pourra se suffire par ses religieux, et aura besoin de coadjuteurs. Naturellement, les professeurs actuels qui ne s'engagent pas conservent leur même position.
« J'avais vingt ans, mon très cher Père, quand je quittai ma famille pour aller en Bretagne me faire religieux. J'en ai quarante aujourd'hui. Mon âge a doutdé ; ma vocation a plus que doublé, car j'ai vu Hans la vie religieuse remède à tous les maux qui minent toute autre association.
« Cette perspective d'une année passée dans le cloître, sous la main du Père Lacordaire, seul avec Dieu, me re,;d ma première jeunesse 11 me semble que je n'ai pas vingt ans. Et puis, c'est notre œuvre bretonne qui
424 JEAX-MAUIE DELA MEXXAIS
L'abbé Doucet, nous l'avons vu, n'est pas moins fidèle aux souvenirs bretons. Appliqué, lui aussi, par suite d'impérieuses nécessités, à l'œuvre un peu mercenaire du collège d'OuUins, il écrit à labbé Jean : « Hélas ! mon cher Père, le ciel est bien sourd à mes prières. Sans cela, je serais avec vous, je vous embrasserais tous les matins, et, de temps à autre, je forais quelques larcius à votre grande tabatière. Que je souffre de voire absence ! Ne pas voir votre visage de temps à autre, ne pas ouïr votre parole, c'est sentir son cœur se glacer à demi (1) ! »
L'année suivanle, mêmes doléances, mêmes aspirations vers une résurrection du passé : « La vie que je mène ici
recommence. C'est un ancien rédacteur de VAveiiir ciui en est le père ; c'est moi, c'est labbé Levoyer. j'espère, et peut-être Doucet ; ce sont trois ou c(uatre des jeunes gens d'Oui lins, sur lesquels notre influence a été la plus vive : c'est donc votre œuvre, à vous
« Jusqu'ici, la vie tranquille et occupée de l'enseignement oullinois ne m'avait pas fait oublier ^Malestroit. Plus dune fois, je m'étais demandé si je n'avais pas forfait à ma vocation en quittant la Bretagne ; et, pour me rassurer, il suffisait à peine de voir le bien que nous faisions ici ; j'avais besoin d'espérer quelque chose de plus complètement religieux. Maintenant, Malestroit a changé de pays. Malestroit « st à quinze lieues de Dijon ; la Bretagne et la Bourgogne se donnent la main : voilà tout. Il faut, mon Père, que j'appelle votre bénédiction sur ce berceau d'une œuvre qui vous est chère. Bénissez-moi donc bénissez l'abbé François Cédoz. professeur à Oullins depuis douze ans, actuellement directeur du petit eocternat que vous connaissez ; bénissez Eugène Captier, ce jeune homme qui vous vit, il y a quatre ans, avec Doucet et moi ; bénissez l'abbé Jean-Baptiste Mouton, qui ne tardera pas à nous suivre. Ces deux derniers appartiennent à des familles très j-ieuses. assez riches, et qui ont bien mérité par leur esprit profondément chrétien en de telles circonstances.
« Nous ne savons ce c[ue sera notre règle, à nous. Les Dominicains disent que la leur est incompatible avec'les travau.v du professorat. On nous donnera l'office dominicain, mais nous ne le dirons pas au chœur. On nous diminuera les jeûnes et les abstinences, comme aux Dominicains en mission.
« Pour l'habit, il est probable que nous aurons la robe blanche avec manches fermées, la ceinture de cuir, le chapelet, le scapulaire et le capuce noir, pour nous différencier des Frères-Prêcheurs. Avec cela, vœux perpétuels après un an de noviciat Pour moi, je suis tout décidé, et mes deux confrères n'hésiteront pas davantage.
« Le cardinal de Lyon, c[u'on n'a mis au courant que quand tout a été décidé et l'autorisation obtenue de Rome, et qui avait d abord fait mine de mécontent, vient de donner son oui.
<■ Donc, c'est une affaire tout engrenée. C'est pour moi comme une vraie fête ; tout le mond^ est joyeux ici.
«< Nous partons au commeîicement de septembre. Dites cela au Père Ruau't et à M. Guilloux. en leur otïjant les salutations bien affectueuses de leurs amis de céans »
(1) Lettre inédite du 14 janvier 1845. Archives des Frères.
1/ABBE UOUGEÏ 425
n'es! plus notre vie de Bretagne, vie intime, où l'intérêt du bien à faire ne se compliquait d'aucune .ambition particulière. Ces jours ne sont plus. Reviendront-ils (1)? »
Et encore : « Le bon Dieu, tout en vous bénissant dans ce que vous avez le plus à cœur, vous éprouve de bien des manières, mon pauvre vieux Père. Je sais bien que votre conscience vous fournit une abondante réserve de consolations. Les fatiiiues de votre noble vie, les grandes douleurs de votre cœur si plein d'alTection seront les plus beaux joyaux de votre couronne. Ce n'est pas à tous qu'il est donné de cimenter par une larme chaque pierre de l'édifice qu'ils doivent laisser... Donner le pain de vie aux générations qui s'élèvent du sein de la poussière populaire, dévouer un cunir si souvent brisé au soulagement de ceux qui soutirent dans leur âme ; forcer, en quelque sorte, à reculer, la destinée si dure de ceux qui n'ont pas de pain, en faisant éclairer leur intelligence, et, avec cela, pouvoir se présenter à Dieu comme un martyr, c'est peut-être plus que vous n'osiez désirer, ce n'est pas plus que Dieu n'a voulu faire en vous et par vous (2). »
Deux autres élèves de Malestroit, l'abbé Julien Houet, réfugié, lui aussi, à OuUins, et l'abbé Godin, devenu journaliste, contribuent magnifiquement, en soilvenir des bontés du supérieur, à la décoration de la chapelle de Ploërmel(3).
(1) Lettre inédite du 18 novembre 1848. — Ibid.
(2) Lettre inédite, sans date, mais qui a dû être écrite de 1843 à 1850. — Archives des Frères.
'.']) L'abbé Julien Houet, frère de Tabbé Mathurin Houet, le futur chanoine, envoyait à PloC'rmel des ornements sacerdotaux sortant des fabriques de Lyon. Quant à M. Godin, voici en quels termes M. de la Mennais Tantait ses généiosités :
« L'abbé Godin et l'abbé Houeix ont passé la semaine avec nous. Le premier m'a fait cadeau d'une belle toile représentant saint Pierre-aux- Liens. On n'a jamais vu dans le pays, rien de pareil. C'est une copie d'une des fresques du Vatican, peintes par Raphard, comme vous savez. Le fameux Hau?er [?] est le copiste. Quel riche ornement pour notre chapelle ! Serons-nous fiers ! Godin me lait aussi dépositaire de deux jolies pierres factices et dessinées, qu'il m'a chargé d'otfrir, de sa part, à mes honorées nièces. C'est bien aimable, mais il est si bon, ce Godin I » — Lettre inédite du 21 septembre 1845. — Archives des Frères.
426 J^aN-MARIE DE LA MENNAIS
Gomment, dans cette atmosphère d'affection filiale et fraternelle, le cœur du Père pourrait-il vieillir? Loin de là : l'excellent prêtre s'épanouit au contact de tant d'âmes qu il a éclairées, guidées, relevées de leurs chutes ou soutenues dans leur détresse, et qui proclament bien haut ce qu'elles doivent à sa charité. Il puise dans ce concert de sympathies un nouveau courage pour l'accomplissement d'une tâche qu'il sent inachevée. Fort de la bénédiction divine, qui a développé si heureusement les germes semés par lui, il va employer ses dernières forces à répandre le bon grain hors des limites qu'il s'est tout d'abord tracées.