‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 148 sur 260 · M^»- DE LA CROIX D'AZOLETTE · texte numérisé non relu

M^»- DE LA CROIX D'AZOLETTE

de séjour de ses futurs postulants, il partit pour lUoërmel.

Co vieillard à la physiouoni>e douce et souriante encadre'c de longs cheveux blancs, la majesté de son maintien, l'afTabilité de ses manières, et, plus encore, son grand air de sainteté, firent sur les Frères une vive impression. Mais personne autant que M. de la Mennais ne goûta la société du prélat.

Jouir de la conversation d'un saint est toujours une bonne foraine ; soumettre ses projets de zèle à un esprit éclairé, qui n'est pas seulement un homme de prière, mais un homme d'action, en possession de l'autorité requise pour les soutenir et les réaliser; mettre en commun, dans le cœur à cœur d'une intimité commençante, tout ce que l'on ressent d'amour pour l'Eglise, de pitié poui' les humbles, de courage contre l'ignorance et la misère, quelle noble joie pour un prêtre comme l'abbé Jean !

11 la savoura de longs jours. De son coté, l'archevêque fut ravi. Les résultats obtenus par les Frères, après de si humbles commencements et malgré tant d'obstacles, la bonne tenue de la maison de Ploërmel, l'air recueilli des novices, les preuves multiples de leur activité le jetaient dans l'admiration.

Mais c'est la personne du supérieur qui, par-dessus tout l'attirait. Son caractère loyal, ses manières franches et ouvertes, sa foi ardente et simple, son ardeur au travail, malgré le poids des inlirmités et des années, tout, jusqu'à cette bonne humeur qui avait survécu à de longues épreuves^ séduisait le vieil évéque. Ces quelques jours de vie commune virent naître, entre ces deux hommes parvenus à la soixantaine, une amitié qui devait durer vingt ans.

On décida que, rentré dans son diocèse, ^ïgr de la Croix stimulerait le zèle de ses prêtres afin de réunir un petit groupe de postulants, que leur vocation serait éprouvée dans le pays même, par un séjour plus ou moins prolongé chez un ecclésiastique pénétré de la pensée de l'évêque,

puis qu'ils seraient envoyés à Ploërmel pour y recevoir le saint habit, y prononcer leurs vœux et s'y préparer à l'examen du brevet de capacité.

Le prélat s'arrêta quelques jours à Paris. 11 y trouva une lettre d\in curé de son diocèse qui, connaissant son désir d'avoir des Frères, et persuadé qu'il en obtiendrait facilement de M. de la Mennais, lui proposait une première fondation. C'est à Eauze, Tancienne métropole de Gascogne, qu'il s'agissait d'établir une école primaire. Le curé, M. Barciet, venait d'y fonder, de concert avec l'archevêque et le conseil municipal, un petit collège, où trois professeurs enseignaient les éléments du latin. Devant ces nouveaux venus, un maître de pension laïque se retirait, laissant la place libre à une école de Frères, qui, logés sous le même toit que les professeurs ecclésiastiques, pourraient assurer le recrutement du collège, tout en pourvoyant à linstruction de la classe pauvre. Selon M. Barciet, jamais pareille occasion ne se présenterait de ménager un succès aux Frères, dès leur arrivée dans le diocèse. L'archevêque lut séduit, et écrivit à M. de la Mennais une lettre pressante, pour lui demander immédiatement deux maîtres.

Quelle tentation pour le fondateur ! 11 n'hésita pas, toutefois, à s'excuser auprès du digne prélat, en alléguant les intérêts toujours pressants de la Bretegne.

Mgr de la Croix dut s'en tenir au premier projet. Il fit appel au dévouement de ses prêtres ; mais comment créer un mouvement d'opinion en faveur d'une congrégation à peu près inconnue, dont la maison-mère était à deux cents lieues ? Il fallut une année pour découvrir trois postulants. On dut ensuite chercher un ecclésiastique capable de diriger leurs premiers essais de vie religieuse.

M. Barciet désirait vivement des Frères pour sa paroisse ; homme de sens et d'observation, il partageait les vues de son évêque sur la nécessité de pourvoir

MM. SENESGAU ET FOURQUET 43<

les campagnes d'écoles chrétiennes ; c'est à lui que Mgr de la Croix confia la direction du petit postulat. Les trois jeunes gens furent placés à Eauze^ dans les dépendances du collège, et deux des professeurs, MM. Fourquet et Senescau, leur enseignèrent la grammaire et le calcul, tandis que M. Barciet se chargeait de leur formation spirituelle.

Cette première épreuve ayant été jugée satisfaisante, les trois postulants prirent la route de Ploërmel, au mois de septembre 1842. Ils étaient accompagnés de leurs maîtres, MM. Senescau et Fourquet, délégués par l'archevêque pour étudier de plus près encore le fonctionnement de l'institut, et voir sur quelles bases il conviendrait de l'établir en Gascogne.

Pour M. de la Mennais, aucune explication verbale ne valait une visite à ses beaux pensionnats de Tréguier, Dinan ou Vitré. Chacune de ces maisons réunissait, dans ses différents services, toutes les œuvres de l'institut. Seules, elles réalisaient complètement la pensée du Père ; c'est pourquoi il les montrait avec complaisance aux étrangers.

A peine débarqués à Ploërmel, les deux prêtres gascons durent se remettre en route. Il s'agissait, dans un voyage dont Dinan était le but principal, de visiter une dizaine d'établissements d'inégale importance, depuis Fécole dirigée par un seul Frère jusqu'à la maison qui en comptait huit ou neuf. Dans tout cet enseignement, dont l'organisation se déroula sous leurs yeux, rien que de simple, de pratique, d'adapté aux mœurs locales et aux besoins des populations ; d'autre part, aucune méthode qu'on ne pût facilement acclimater ailleurs. Les voyageurs revinrent à Ploërmel ravis et pleins d'espoir pour les futures écoles du diocèse d'Auch.

A la maison-mère, nouvel étonnement, nouveau sujet d'édification. La grande retraite annuelle commençait. Lorsque les hôtes de M. de la Mennais eurent observé l'attitude des Frères pendant ces huit jours, leur extérieur recueilli et mortifié, leurs exercices multipliés de prière

et de pénitence, ils ne doutèrent plus que l'œuvre de Dieu ne se fît à Pioërmel. Mais, à voir le fondateur assiégé du matin au soir par ses disciples^ obligé de trouver le mot d'ordre qui convenait à chacun, la parole qui éclairerait sa voie et féconderait pendant une année son obscur labeur, puis condamné, la nuit venue, à combiner et à préparer, au moyen d'écritures sans fin, les mutations devenues nécessaires^ ils comprirent ce qu'il en coûte pour dresser une milice active et disciplinée contre l'arméo permanente du mal.

('ette année-là, il est vrai, la tâche elait plus lourde que de coutume : « C'était au point, disait plus tard l'abbé Jean, de n'avoir le temps ni de manger ni de dormir. Ecrasé par le poids du travail et de la fatigue, il m'est même arriv.^ une fois de tomber sans connaissance (1). » ' La retraite terminée, les deux professeurs retournçrent en Gascogne, pleins d'ardeur pour l'œuvre des écoles, et disposés à seconder en tout les elForts de leur archevêque. Les trois postulants restèrent à Pioërmel. C'étaient de tout jeunes gens. Si loin du pays, ne fallait-il pas compter avec la nostalgie? M. de la Mennais les combla d'attentions et leur prodigua des soins presque maternels. L'un d'eux, pourtant, ne parvint pas à endormir le souvenir du foyer lointain ; il fallut, après quelques semaines, le rapatrier.

Les espérances de }<l^r de la Croix allaient reposer, pendant près de deux ans, sur deux sujets, François Despaux, qui prit le nom de frère François-Xavier, et le jeune Capdecome, que l'on appela frère Joseph-Marie (2)-. Le premier, un ange de douceur et de piété, fut bientôt un modèle, même pour les Frères bretons. Son compa-

ti) Lettre inédite à Mgr de la Croix, G septembre 1842. — Archives des Frères.

(2) Il ne faut pas confondre le jeune homme, destiné à l'œuvre âe Gascogne, avec le frère Joseph-Marie, économe de la maison-mère.

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