‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 155 sur 260 · LE CHATEAU DE LAVACAN · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE LAVACAN

plus les bâtiments principaux sont accompagnés d'énormes granges et de pièces d'exploitation dont on pourra tirer un très bon parti. En appropriant un peu le local, on pourra y loger plus de trois cents Frères. A part retendue du terrain, je crois, sans présomption, que cela vaut le marquisat de Boyac (1). Et cependant, quoique les bâtiments soient neufs^ à l'exception du château, qui est en très bon état de conservation, le tout ne nous coûte (jue 22 000 francs. Il ne manque plus, pour couronner cette affaire, qu'une visite du cher Père, dans le courant de Tété prochain.

(( Le frère Jean- Louis est arrivé hier de sa visite à Viella, Saint-Mont, Mirande, Bassoues et Barran. Il est reparti, ce malin pour Eauze, d'où il reviendra avec le frère Stanislas, pour prendre possession du château de Lavacan (2) le premier janvier prochain. Il n'a, dans ce moment, qu'un seul postulant, que nous ne garderons pas, à cause de sa mauvaise santé. Les deux Frères seront donc seuls à Lavacan, en attendant que la Providence nous envoie quelques sujets (3) ».

Selon les prévisions du prélat les postulants se présentèrent beaucoup plus nombreux à Lavacan qu'à Eauze. Ils étaient douze dès 1853, et, l'année suivante, neuf d'entre eux partaient pour Ploërmel. De plus, le petit groupe des Frères gascons se trouvant plus en vue dans le diocèse, grâce à ce bel établissement situé aux portes d'Auch, les demandes d'écoles se multiplièrent ; il en vint même des diocèses d'Aire et de Tarbes.

Le frère Jean-Louis, toujours soigneux, dévoué à son œuvre, et fidèle à suivre en tout la pensée du Père, faisait aux jeunes postulants des conférences spirituelles

(1) Boyac était une belle propriété située aux environs de Plor-rmel et acquise par M. de la Mennais pour servir de maison de campagne aux Frères. Toujours d'humeur gaie, le Père s'intitulait volontiers « marquis de Boyac. » En 1877, ce domaine a été vendu, par les Frères, à M. le marquis de la Bocssière.

(2) Lavacan était le nom du château acquis par rarcheveque, dans la commune de Pavie.

(3) Lettre inédite da 24 décembre 1852. — Archives des Frères.

que son sens pratique et sa solide piété savaient rendre très profitables ; un Frère placé sous ses ordres était chargé ' des autres classes et le suppléait pendant ses visites d'écoles.

Les conditions du pays n'admettaient pas les mêmes usages qu'en Bretagne. Mgr de la Croix n'avait pas cru devoir demander à ses prêtres de recevoir à leur foyer le Frère qu'il leur donnait comme auxiliaire. G^était une garantie de moins et une charge de plus pour le supérieur général. Afin d^assurer, malgré tout, le bon ordre, M. de la Mennais rédigea en 1855, un règlement fort détaillé, en vue de la situation spéciale des Frères du diocèse d'Auch, et pria M. Raboisson d'en surveiller l'application .

Grâce à ses soins multipliés, et malgré des défections inévitables, l'œuvre des Frères de Gascogne paraissait enfin solidement assise, lorsque Dieu la soumit à une nouvelle et plus rude épreuve .

Mgr de la Croix avait soixante-dix-huit ans. Exempt jusqu'alors de graves infirmités, il sentait néanmoins ses forces décroître, et prévoyait le moment où il lui faudrait sacrifier, dans ses tournées pastorales, quelques régions de son diocèse.

Ce moment, il était résolu à le prévenir en adressant au Souverain Pontife sa démission. Personne ne put l'empêcher, l'heure venue, d'accomplir co grand acte de foi et d'humilité.

Après avoir, une dernière fois, visit • sa maison de Lavacan et béni ses chers fils en réclamant les prières de tous, il quitta Auch, un matin de janvier 1856, pour se retirer dans ses terres du Beaujolais. Deux ans après, troublé à la pensée que, peut-être, il ne pratiquait pas assez le détachement de la famille tant recommandé par lui à ses prêtres, il dit adieu à tous les siens, pour se retirer à Lyon, dans une cellule du cloître des Chartreux,

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au sein (le la communauté sacerdotale qu'il avait jadis donnée à l'Eglise. C'est là qu'on i[)uit le voir, trois ans encore, entouré de quelques livres, assis devant une table recouverte d'un drap vert usé, ou à genoux devant un modeste crucifix, jusqu'à ce qu'il expirât sur le pauvre lit de sa^iglc qui ne l'avait pas quitté depuis le séminaire (1).

Cette retraite fit sur M. de la Mennais une vive impression. Mgr de la Croix était à peu près de spn âge, et il avait senti le besoin de déposer sa charge pour se recueillir avant l'heure suprême. i\'était-il pas temps, pour lui aussi, de se réfugier dans le silence ? Mais son successeur n'était pas prêt. Sous peine de compromettre l'avenir, il devait diriger jusqu'au bout son institut, heureux s^il trouvait dans son entourage et dans les autorités ecclésiastiques qui bénéficiaient de son œuvre le concours dont sa vieillesse allait, plus que jamais, avoir besoin. Dieu lui devait de justifier sa confiance.

La nomination du nouvel archevêque d'Auch fut la réponse de la Providence aux ardentes prières du fondateur. C'était un ancien collaborateur de Féli, un ami intime de Fabbé Gerbet, Mgr de Salinis, précédemment évêque d'Amiens.

L'abbé Jean Tavait beaucoup connu pendant son séjour à la. Grande Aiumônerie ; il avait même, on s'en souvient, patronné le Mémorial catholique fondé par MM. de Salinis et Gerbet, et il se flattait que l'évêque n'oublierait pas les services rendus à l'aumônier du collège Henri IV.

Dès son arrivée, en elï'et, Mgr de Salinis témoigna aux Frères beaucoup de sympathie, se plaisant à rappeler au directeur.'des postulants combien il avait aimé et vénéré (( le Père de la Mennais».

Un jour, il arriva à Lavacan, accompagné d'un autre vieil ami de Fabbé Jean, ancien membre delà congréga-

(1) 11 avait dépensé, en faveur de son œuvre de Erères, cent mille francs, ;doï)t trente mille pris- sur sa cassette particulière.

tion de Saint-Pierre, Tabbé Gombalot. Un petit portrait du fondateur ornait une des salles. Tous deux le considérèrent avec intérêt^ disant: « C'est bien le bon Père de la Mennais. » L'archevêque rappela ensuite les liens très anciens qui Punissaient à l'abbé Jean^ se félicitant du concours d'événements qui devait les resserrer encore, puis l'abbé Gombalot dit au frère Jean-Louis : « Si vous lui écrivez pour lui souhaiter la bonne année, ne manquez pas de me rappeler à son souvenir, et dites-lui bien que je félicite Monseigneur de posséder des Frères en Gascogne (1). »

Le bien de la congrégation eût demandé que Mgr de Salinis laissât le gouvernement des Frères à M. Raboisson, si parfaitement initié à leurs besoins et si dévoué à leurs intérêts. Mais le nouvel archevêque avait un homme de confiance, venu avec lui d'Amiens, où il exerçait les fonctions de vicaire général. Sans écarter entièrement M. Raboisson, Mgr de Salinis confia à M. de Ladoue le soin de veiller sur les écoles et d'organiser la maison de Lavacan.

Disons tout de suite que celui-ci remplit son rôle avec beaucoup de tact et une exquise bienveillance pour tous.

Ayant reconnu que la fusion n'était pas entière entre tous les éléments de la petite œuvre gasconne, il commença par chercher les causes du malaise, puis, quand il crut avoir découvert le remède, il soumit à M. de la Mennais ses projets, le laissant libre de décider en dernier ressort. Mais la délicatesse lui faisait un devoir de consulter aussi le vieil archevêq^ue qui, dans sa retraite, suivait avec un vif intérêt la destinée de. ses fils.

Voici quelques lignes d'une lettre qu'il adressait, le 1^'' novembre 1856, à Mgr de la Croix : « La retraite des bons

(1) Lettre inédite du frère Jean-Louis à I\L de la Mennais, 29 décembre 1856. — Archives des Frères.

Quelques mois auparavant, le 25 août, Mgr de Salinis avait tenu à évoquer lui-même les souvenirs d'antan : « Monsieur et excellent ami, écrivait-il à l'abbé Jean, j'envie le bonheur de M. l'abbé Raboisson, qui va vous voir. Jl vous dira combien j'ai été heureux de trouver ici des représentants de votre admirable congrégation, et à cause du bien qu'ils feront à ce diocèse, et par l'occasion qu'ils me donneront d'être en rapport avec vous. » — Lettre inédite.

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