‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 158 sur 260 · NOUVEAUX SERVICES RENDUS AUX ŒUVRES CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

NOUVEAUX SERVICES RENDUS AUX ŒUVRES CATHOLIQUES

La grande idée née, en 1817, de la nécessité de combattre le projet Garnot, est maintenant connue et appréciée par toute la France.

La fondation des Frères de Gascogne a mis le comble à la réputation de M. de la Mennais. De 1840 à 1850, une foule de prélats songent à créer dans leur diocèse une œuvre analogue à la sienne.

Vers la fin du règne de Louis-Philippe, les instituteurs laïques, devenus, dans plus d'une région, apôtres du socialisme, inspirent, plus que jamais, des craintes au clergé, et provoquent, de la part des évêques, des mesures de défense (1). Tous s adressent à M. de la Mennais,

'^l)M. de la Mennais écrivait quelque temps après àM. deFalloux, ministre de l'Instruction publique : « En essayant de faire des instituteurs laïques des hommes politiques, on les a tués. Je me suis donc trouvé, toutàccup. comme assailli par une foule de demandes d'écoles, et j'ai éoiouve un grand embarras. Afin cependant de satisfaire, autant et aussi vite que possible, à tant de besoins, je me suis décidé à entreprendre sur It uiiamp, malgré mes infirmités, une longue tournée de recrutement, que j'achève en ce moment-ci, et dont j'ai lieu d'être content. » Lettre inédite du 24 juillet

Quelques jours après, le 6 août, il exprimait la même idée à Mgr de la Croix: « Les demandes de Frères se multiplient de manière à me déconcerter, moi qui, pourtant, ne me déconcerte g>lère. Chaque courrier m'en apporte une, ou même plusieurs. Les instituwurs laïques sont en général, si rouges, qu'ils font peur à tout le monde. » — Lettre inédite. — Archives des Frères

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lui demandant conseil, sinon secours effectif. Dans l'impossibilité de fournir des maîtres, il indique, du moins, les moyens d'en former, dissipe les illusions, et en revient toujours à la seule méthode qui lui paraisse applicable: l'envoi à Ploërmel de quelques postulants.

Suivons-le dans quelques-unes des négociations qu'il entame à ce sujet. Ses lettres, vrais modèles de charité et de courtoisie, montreront avec quelle clairvoyance il sait envisager les hasards d'une nouvelle entreprise.

L'archevêque d'Albi lui expose, en 1842, l'insuccès d'une tentative qu'il a faite, quatre ans auparavant, pour fonder, "dans son diocèse, l'enseignement chrétien. M. Deshayes a consenti à lui envoyer des Frères de Vendée pour servir de noyau à un institut local. On les a établis au centre du diocèse, dans la petite ville de Réalmont ; dix-neuf novices sont venus, et l'avenir paraissait assuré, quand les deux Frèr.es les plus intelligents ont été emportés par un mal subit. Le prélat demande à M. de la Mennais de lui donner, ou, du moins, de lui prêter un Frère capable de former de nouveaux religieux.

La chose était infiniment moins simple que ne le supposait le digne archevêque. M. de la Mennais aeut pas de peine à découvrir les impossibilités auxquelles se heurtait son projet : « Personne ne comprend mieux que moi, Monseigneur, toute l'importance de l'œuvre que vous avez fondée, et personne aussi n^en connaît mieux les difficultés. La plus grande est, sans doute, celle que vous rencontrez maintenant, et je Favais prévue dès le temps oii mon digne et saint ami, M. Deshayes, me parla de ses projets pour Albii Je lui représentai que, si un ou deux des Frères qu'il vous donnait pour diriger le noviciat naissant venaient à lui manquer, il lui serait impossible, comme il me léserait à moi-même, en pareil cas, de les remplacer convenablement, et que, dès lors, cette œuvre n'aurait aucune solidité, car les sujets vraiment

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capables d'en former d'autres sont extrêmement rares, et des congre'gations aussi jeunes que la sienne et que la mienne n'en ont jamais assez pour leurs propres besoins.

« J'ajoutai donc que la meilleure marche à suivre, selon moi, serait de chercher un ecclésiastique du pays, et non un Frère, pour conduire le nouveau noviciat, mais un ecclésiastique qui s'y dévouât tout entier comme je l'ai fait, et qui n'eût pas d'autre occupation que celle-là. Plus j'y réfléchis, et plus je me confirme dans ma première opinion. Car, enfin, je suppose que je parvienne à trouver parmi mes Frères (chose très difficile) le directeur que vous désirez. Qui m'assurera qu'étant mis à l'épreuve, il réunira toutes les qualités nécessaires, qu'il ne se déplaira point et ne me priera pas, au bout de fort peu de temps, de le rappeler dans la congrégation oii il est né, en quelque sorte, et dont il ne se sera séparé qu'à regret? Comment son caractère s'alliera-t-il avec celui des jeunes gens d'un autre pays, dont les habitudes, les mœurs, les idées, seront tout à fait différentes des nôtres? Et, s'il a la f)ensée qu'il doive se séparer d'eux dans un temps plus ou moins prochain, quel intérêt prendra-t-il à leur succès, à leurs travaux ? Ce que je dis là est peut-ôîre trop humain, hiimammi dico ; mais, hélas ! partout oii il y a des hommes, combien n'y a-tvil pas de misères? Et, quand nous aurons misées tristes misères en dehors de nos calculs, ne s'en vengeront-elles pas en y entrant malgré nous ?

« Voilà donc. Monseigneur, les réflexions que je faisais à l'excellent et si sage M. Deshayes, et je vois avec peine que j'avais trop raison. Quoi qu'il en soit, je vois aussi votre embarras; j'en souffre plus que je ne puis le dire, et je cherche les moyens dV remédier. Permettez que j'indique ces moyens, quoique j'ignore bien des détails qui peuvent exiger qu'on les modifie.

(( L'œuvre ne marchera pas, à moins qu'elle n'ait pour chef un ecclésiastique du pays, nommé par vous. Monseigneur, et qui s'y donne tout entier. Cn simple Frère n'aura jamais, quel que soit son mérite, tout ce qu'il faut pour vaincre les difficultés inhérentes à une pareille

entreprise^ et pour en assurer le succès. Je sens très bieiy que les traditions d'une œuvre semblable seraient utiles ; mais, pour les transmettre, ce n'est point un Frère de Ploërmel qui devrait aller à Albi ; ce sont deux ou trois sujets d'Albi, intelligents et très pieux, qui devraient venir ici. Ils verraient notre immense machine fonctionner sous leurs yeux, et ce serait pour eux la plus profitable des leçons (1). »

L'archevêque d'Albi ne se décida point à envoyer ses jeunes gens à Ploërmel, et nous le voyons, douze ans après, essayer, sans plus de succès d'ailleurs, de les affilier aux Frères de Saint-Jean, fondation caduque tente'e au diocèse de Rodez. Ce n"est pas la congrégation de l'Instruction chrétienne, c'est celle des Clercs de Saint- Viateur, fondée, en 1829, par le P. Guerbes, qui devait fournir à ces régions des maîtres chrétiens.

Un instant, M. de la Mennais, pris de pitié pour un diocèse méridional que ravageait le protestantisme, consentit à lui envoyer un Frère, qui devait, sans doute, préparer les voies à plusieurs autres. Malheureusement, l'évêque de Nimes, Mgr Gart, au lieu d'envoyer des sujets à Ploërmel, prétendait, comme ses collègues, suivre la marche inverse. « Venez, écrivait-il au supérieur, venez fonder une colonie qui, j'en suis assuré, prospérera. Venez, ou, du moins, envoyez quelqu'un nous voir. Vous serez enchanté de l'établissement que je vous prépare, et vous ne pourrez nous refuser. Au reste, vous pourriez rappeler les sept ou huit Frères que nous croyons nécessaires pour organiser la maison, quand ils auraient formé d'autres Frères, et que l'établissement pourrait se soutenir (2). » Ge plan présentant exactement les mêmes difficultés que celui de l'archevêque d'Albi, il fut impossible de s'entendre.

(1) Lettre inédite du 11 mars 1841 — Archives des Frères.

(2) Lettre inédite du 6 avril 1846. — Ibid.

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