‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860Chapitre 159 sur 260 · LES FRÈRES DE NANCY · texte numérisé non relu

LES FRÈRES DE NANCY

M. de la Mennais fut plus heureux avec les Frères de la Doctrine chrétienne de Nancy.

L'année même où il réunissait ses premiers novices, en 1817, le dernier bénédictin de l'abbaye de Sénenes, dom Fréchard, avait rassemblé quelques jeunes gens dans sa cure de Golroy, au diocèse de Nancy, en vue de procurer aux campagnes voisines des maîtres chrétiens. Assez prospère pendant quelques années, l'institut fut coniplètement désorganisé par la révolution de 1830. Sept ans plus tard, rien encore n'était reconstitué. Cependant le fondateur ne perdait pas courage. N'ayant plus sous la main les éléments d'une œuvre, il les demanda à M. de la Mennais, Ce qu'il lui fallait, disait-il, c'était un bon maître des novices et deux ou trois jeunes gens se formant, sous sa direction, à l'état de Frères enseignants. Il espérait que le noyau, emprunté à la Bretagne, grossirait en Lorraine, et il se proposait de renvoyer à Ploërmel maître des novices et postulants bretons, aussitôt que leur présence aurait suscité autour de lui de nouvelles vocations.

Toujours pour les mêmes motifs, il fut impossible à Fabbé Jean d'accepter cet arrangement ; mais sa réponse ne fut pas décourageante. Dom Fréchard mourut bientôt, laissant à son successeur, M. Baillard, un petit noviciat et quelques Frères employés comme instituteurs dans les communes voisines de Sion-Vaudemont, chef-lieu du jeune institut.

Le nouveau supérieur recourut plus d'une fois à M. de la Mennais dans ses luttes avec les inspecteurs de l'Université. En 1841, son noviciat comprenait une quarantaine de sujets, et huit de ses Frères enseignaient dans les campagnes. Il n'avait pas^ malheureusement, les qualités requises pour communiquer à l'œuvre une vie durable. Après un semblant de résurrection, elle dépérit de nouveau et, lorsqu'il mourut, on n'espérait plus guère

la relever. L'évoque de Nancy voulut faire, ne'anmoins, une dernière tentative, et en confia le succès à l'un de ses vicaires généraux, M. Griselle.

Celui-ci était un Iiomme de tête. Il se dit que, si l'om avait échoué, c'était pour avoir tenté de fonder une congrégation sans règle fixe et sans plan arrêté. Poursuivant le même but que M. de la Mennais, ne devait-on pas lui emprunter ses moyens d'action ? Persuadé que le mieux était d'adopter purement et simplement la règle de Ploërmel, il écrivit au fondateur :

« Il s'agit de reconstituer la congrégation des Frères

instituteurs de Nancy, et de la mettre en état de rendre à la Lorraine les services que la vôtre rend à la Bretagne. Je viens donc vous prier de vouloir bien m'adresser un exemplaire des constitutions et des règlements de votre institut. Si vous aviez la bonté d'y joindre tous les renseignements que votre longue et sage expérience vous a procurés, je vous serais infiniment reconnaissant. ^)

G était la seconde fois que M. de la Mennais était sollicité en faveur de la Lorraine. Impuissant, jadis, à seconder les desseins de Labbé Robrbacher, il voulut mettre au service de M. Griselle tout ce qu'il possédait de lumières et d'influence. Non content de lui procurer les documents demandés, il le pressa vivement de venir s'entendre avec lui, à Ploërmel. Le vicaire général fit le voyage de Bretagne, observa en détail la marche de l'institut, et s'en retourna fixé. L'œuvre prit bientôt un essor qui n'a pas cessé de grandir; elle compte aujourd'hui vingt maisons et deux cent cinquante sujets.

Après la région de Nancy, l'archidiocèse de Sens. Là, un personnage d'une vertu extraordinaire, un saint à miracles, le Père Muard, vient d'établir, dans les ruines de l'ancienne abbaye de Pontigny, une société de missionnaires. Ils sont quatre en tout. Deux jeunes prêtres

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viennent d'entrer dans la compagnie de Saint-Edme ; mais le supérieur n'est efficacement soulagé que par son premier associé, M. Bravard (1).

A peine réunis en société, ils ont songé à perpétuer l'effet de leurs prédications dans les paroisses peu religieuses de l'Yonne par la fondation d'un institut de Frères.

Mis en relation avec M. de la Mennais et informé des conditions requises pour obtenir son appui, l'abbé Bravard a envoyé à Ploérmel un postulant qui préparera les voies à trois ou quatre autres, découverts par lui dans ses tournées de missionnaire.

Malheureusement ce beau projet se heurte à de grands obstacles. En 1844, c'est la mort de Mgr de Gosnac, archevêque de Sens, qui vient mettre en doute l'avenir de la jeune société. Plus tard, ce sont les préoccupations du Père Muard lui même, qui, sans délaisser ses confrères de Saint-Edme, songe à aller s'ensevelir au désert de la Pierre-qui-Vire.

Découragé, M. Bravard renonce à sa première idée, pour en venir à la demande habituelle des ecclésiastiques désireux d'obtenir des Frères : « Je crains, écrit-il au fondateur que, si vous vous bornez à nous aider du fond de votre Bretagne, nous ne puissions pas réussir. Il nous faudrait ici quelques bons Frères. Leur exemple, leur vue seule susciterait plus de vocations que tous nos discours (2). »

Naturellement, rcxcellent prêtre reçut la réponse que dictaient toujours de cruelles nécessités ; le postulant sénonais fut rappelé de Ploërmel, et les choses en restèrent là.

L'année suivante, nouvel essai, tenté, cette fois, par un prêtre polonais qui dirige à Paris, sous le nom (V « Institut Slave caiholique », une sorte de pensionnat composé de jeunes gens de sa nation. Il s'agit de

(1) Le futur évoque de Coutances.

(2) Lettre médite du 13 juillet 184-4 — Archives des Frères.

fonder une œuvre de Frères dans un lointain district de la Pologne autrichienne, au diocèse de Léopol. L'abbé Terleski e'crit, le 3 novembre 1845, à M. de la Mennais : « ... Le maître devrait enseigner, non seulement le catéchisme, mais encore un peu d'agriculture, d'horticulture et de chant d'église. On m'a dit, monsieur l'abbé,

qu^on peut trouver tout cela chez vos frères (1) » Et

il lui propose de recevoir à Ploërmel quelques sujets polonais.

L'amour de la Pologne était un héritage de l'école mennaisienne. L'abbé Jean n'eut garde de refuser : <( L'objet de notre enseignement, écrivit-il, est précisément ce que vous désirez, et nos règles, invariables dans ce qu'elles ont d'essentiel, peuvent se modifier suivant les exigences des localités, au jugement du premier supérieur, c'est-à-dire de Févêque (2). »

L'abbé Terleski vint à Ploërmel. Enchanté de l'accueil du Père, il lui envoya immédiatement un de ses pensionnaires, le frère Xavier Shopizinski. Ce jeune homme devait rester huit ans à la maison-mère, estimé des novices et particulièrement aimé du supérieur.

Malheureusement, on était obligé, dans le diocèse de Léopol, d'aller au plus pressé. L'abbé Terleski faisait partie d'une petite communauté ecclésiastique. Dans un voyage qu'il fit à Rome en 1853, il reçut du pape l'ordre de retourner en pays slave pour s'y consacrer, avec ses confrères, à l'œuvre des missions. Il crut avoir besoin du postulant de Ploërmel, et l'emmena, malgré les répugnances du jeune homme et les réclamations du Père. Ces essais, en partie infructueux, n'étaient point des échecs pour le fondateur des Frères. Toujours, même lorsqu'on ne pouvait entrer dans ses vues, on se félicitait hautement de sa charité, de ses délicates prévenances, de son constant désir d'être agréable. Des liens se formaient ainsi entre lui et un grand nombre d'ecclésiastiques

(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.

(2) Lettre inédite, du 8 novembre 1845. — Ibid.

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